Agata
«Une partie de moi est restée là-bas»

Près de sept mois après l’incendie du Constellation, à Crans-Montana, Agata Strzelczak, 16 ans, revient sur cette nuit qui a fait basculer la vie des 155 victimes et celle de leurs proches.

En dépit de la chaleur étouffante, Agata, 16 ans, nous rejoint autour de la table familiale, vêtue d’un pull à capuche dont les manches descendent jusqu’au milieu de ses mains. De longues capsules noir et blanc ornent ses ongles et deux rideaux de faux cils bordent ses paupières. Les yeux ensommeillés, elle apparaît comme toutes les jeunes filles de son âge qui sont rentrées tard dans la nuit après une sortie entre amis. A un détail près. Elle se gratte les bras sans discontinuer. Sous le tissu, sa peau continue de se régénérer après les nombreuses greffes subies depuis le mois de janvier, et elle le fait savoir.

Agata compte parmi les 115 blessés de l’incendie du Constellation, à Crans-Montana, qui a éclaté dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier. Elle en est ressortie avec 65% de sa surface corporelle brûlée. Ce soir-là, elle n’avait pas du tout prévu de se rendre dans le bar, où elle n’avait jamais mis les pieds auparavant. «On était sortis pour minuit, c’était tard et je voulais rentrer», se souvient-elle. Mais son ami la convainc de rejoindre deux de leurs connaissances, qui ont pris une table au sous-sol de l’établissement. «Ils étaient en bas, tout au fond, juste à côté du fumoir, précise la jeune fille. Donc à l’opposé de l’escalier permettant de sortir.»

Un basculement éclair

A leur arrivée, la fête bat son plein. «Je me rappelle avoir vu passer le cortège, les feux de Bengale. Mais au moment où cela a pris feu, j’avais toujours l’impression que ça venait du champagne.» Son copain comprend tout de suite ce qu’il se passe, la saisit par le bras et l’entraîne vers la sortie sans qu’elle comprenne pourquoi ou sente une quelconque fumée. «Cela s’est passé beaucoup trop vite, assure-t-elle. On venait de les voir défiler avec le champagne, puis vraiment, deux secondes après, il me dit qu’il faut y aller.»

L’explosion la touche alors qu’ils ont déjà atteint l’espace véranda du rez-de-chaussée. Le body en matière synthétique qu’elle porte fond immédiatement sur elle et emporte avec lui la peau de son dos. Ses jambes seront miraculeusement épargnées grâce au jogging qu’elle a emprunté à son père. «Un vieux truc des années 2000, précise-t-elle. Je l’ai encore!»

Les deux autres garçons du groupe, qui connaissaient les lieux pour y être déjà venus plusieurs fois, tentent de s’échapper par le couloir du fumoir, mais la porte de secours est bloquée. Le premier parvient à faire demi-tour et court à travers les flammes, sans même s’en souvenir: «Il m’a dit qu’il croyait que c’était quelqu’un qui l’avait porté, précise Agata, mais des gens l’ont vu sortir seul.» Brûlé à 70%, notamment à la tête et aux mains, il sera transporté à Paris pour y être soigné. Le second ne parviendra pas à s’extraire à temps. «Moi, j’étais prête à mourir là-bas, lâche Agata. Honnêtement, je pense que si mon copain n’avait pas poussé et écarté tout le monde pour qu’on puisse sortir, je serais restée au sous-sol.»

Un récit encore très douloureux pour sa maman, qui ne parvient pas à retenir ses larmes. «Je n’ai jamais pensé qu’ils étaient dans ce bar, souffle-t-elle. Je l’ai eue au téléphone peu après minuit et elle m’avait dit qu’elle rentrait. Il était prévu qu’elle dorme chez son copain, c’était convenu avec sa mère.» Elle commence à s’inquiéter lorsqu’une amie d’Agata lui écrit sur Facebook, juste après 11 heures, pour lui demander comment va sa fille. Elle appelle alors la police pour en avoir le cœur net. On lui répond dans un premier temps qu’Agata doit être à Sion. Puis Viège. De longues minutes d’incertitude totale, avant qu’on ne la localise enfin au CHUV, en soins intensifs. Sans autre précision.

Une très longue convalescence

Malgré la gravité de ses blessures, Agata n’a jamais perdu connaissance. Assise par terre avec son ami dans un reste de neige, devant le bar, elle attend que les secours la prennent en charge. «Je pense que j’ai passé une heure et demie à hurler de douleur là-bas, puis à les supplier qu’ils m’endorment. Je me rappelle que quelqu’un venait vers moi de temps en temps me dire qu’ils ne pouvaient pas, puis il partait.» Les secours proposent ensuite d’administrer de la morphine à son copain, brûlé au visage. Il la lui cède, en la voyant en plus grande souffrance que lui. Elle sera finalement descendue à l’hôpital de Sion en ambulance vers 5 h 20.

«Au moment où cela a pris feu, j’avais toujours l’impression que ça venait du champagne»

Agata Strzelczak

Arrivés au CHUV, ses parents doivent trouver le bon service, s’enregistrer, et patienter encore deux heures. «Les autres familles étaient franchement plus tranquilles que moi, reconnaît Aleksandra. Je n’y arrivais pas. Je marchais, je pleurais.» Avant de pouvoir entrer dans la chambre de leur fille, les médecins les informent qu’elle est dans le coma. «Après coup, je me suis dit qu’on était quand même dans une bonne situation, souligne la mère de famille. On savait qu’elle était vivante, où elle était et dans quel état. D’autres n’ont pas eu cette chance. Une maman n’a su où se trouvait son fils que le dimanche, trois jours après l’accident. Il a été le dernier identifié parmi les victimes.»

Agata a regagné le domicile familial le 26 juin dernier. Elle sera restée près de quatre mois au CHUV, dont un mois et cinq jours dans le coma, et deux mois au centre de réadaptation de la Suva à Sion. Un enfermement très mal vécu par l’adolescente. «Je me suis sentie très abandonnée. J’avais aussi l’impression qu’on me coupait énormément du monde.»

Une nouvelle image apprivoisée

A la question délicate de sa nouvelle image corporelle, la jeune fille répond sans détour qu’elle l’a apprivoisée. Ou presque. Le rasage de ses cheveux, pour des raisons d’hygiène, lui a causé un gros choc. «Ça, je n’ai toujours pas accepté, grimace-t-elle. Ils ont un peu repoussé, mais ils ont une texture super éteinte.» Le premier miroir, elle le croise deux mois et demi après l’accident. Avant cela, elle ne pouvait pas bouger: impossible de plier les bras ou de croiser les jambes. Sa plus grande frustration? «Ne pas pouvoir toucher ma peau tout de suite, regrette-t-elle. La première fois, j’ai vu des gros trous, bien profonds sur mes bras. J’avais tellement l’impression que c’était de la 3D. Au moment où j’ai enfin pu le faire, ce n’était plus la même chose.»

Sur le plan médical, les greffes ont combiné peau de poisson – des plaques comme des pansements, destinées à favoriser la régénération – pour réparer ses bras et greffes classiques prélevées sur les jambes, pour recouvrir le dos et les mains. Aleksandra se souvient des mots du médecin devant l’étendue des blessures de sa fille: «Je sais que, pour vous, ce n’est pas joli pour le moment. Mais si tout va bien, ses cicatrices ne seront presque pas visibles.»

«Je ferai tout ce que je veux! Pourquoi choisir, si on peut tout faire?»

Agata Strzelczak

Sur les réseaux sociaux, où elle a recommencé à partager un peu de son quotidien, Agata a reçu des messages de soutien, ainsi que plusieurs commentaires lui reprochant sa présence au Constellation. Sa mère confirme avoir écopé de missives similaires sur son compte. Un point qui révolte particulièrement l’adolescente: «J’ai l’impression que c’est plus accepté quand c’est un adulte, mais cela reste une personne brûlée, dans le même lieu, avec les mêmes conséquences. Comme on est mineurs, c’est comme si on avait mérité d’être blessés ou de mourir dans ce bar. Il n’y a rien qui puisse justifier de tels commentaires.»

Une immense colère

Sa mère, elle, ne mâche pas ses mots au sujet des propriétaires du Constellation: «J’ai une colère énorme contre eux, assène-t-elle. Ils sont coupables, les deux! Ils savaient la structure fragile, ils ont bloqué les issues de secours, ils ont privilégié l’argent à la sécurité de leurs clients.» A l’heure actuelle, elle ne les a jamais rencontrés et espère ne jamais avoir à les croiser. «Si je n’ai pas le choix à cause de la procédure, j’ai dit à notre avocat que j’avais besoin d’être prévenue avant, parce que je ne sais pas comment je vais réagir en les voyant.» Quant à la notion de réparation, sa réponse est sans appel. «Il ne peut pas y avoir de justice pour ce qui s’est passé. Rien ne ramènera la vie aux victimes, ni la santé aux blessés. Il n’y a aucun prix qu’ils peuvent payer pour régler ça.» Agata, de son côté, est beaucoup plus concise. A la question de savoir si elle aimerait un jour parler aux Moretti, elle répond simplement: «Oui.»

Aujourd’hui, son quotidien reste rythmé par les soins: infirmière le matin, ergothérapie, physiothérapie, logopédie à intervalles réguliers. Pendant deux ans, elle ne doit en aucun cas s’exposer aux rayons du soleil, sous peine d’augmenter drastiquement les risques de cancer et de compromettre la régénération de sa peau. Ses thermorécepteurs ayant été très endommagés, voire détruits, elle peine à réguler sa température corporelle et transpire énormément, la canicule n’arrangeant évidemment rien. Sa mère a déjà renoncé aux vacances d’été classiques, plage et piscine étant exclues. Un séjour en Norvège, où il ne fait jamais trop chaud, est envisagé pour l’an prochain.

Un avenir en pointillé

Côté scolaire, Agata devrait bientôt reprendre le chemin de l’école préprofessionnelle de Sierre pour terminer son cursus, interrompu par l’incendie. Une rentrée attendue et redoutée. «Je n’aime pas être dans les foules ni quand il y a trop de bruit, parce que ça m’épuise», détaille-t-elle. Son alitement prolongé a laissé des traces, et le format d’une journée d’école classique de 8 h à 16 h sera sans doute un peu trop long dans un premier temps. Un rendez-vous à l’AI doit permettre d’adapter son programme d’études autour des thérapies, qu’elle ne pourra pas interrompre.

Par la suite, elle compte poursuivre son rêve de longue date: décrocher un CFC en esthétique et devenir prothésiste ongulaire. Un défi, les places d’apprentissage avec formatrice agréée étant rares dans la région. Sa mère, elle, a mis sa vie entre parenthèses. Arrivée de Pologne en 2014 avec un master en administration, elle a enchaîné les métiers: agriculture, ménage, auxiliaire de santé en EMS. Elle envisage aujourd’hui de retourner vers l’administratif, dès que sa psychiatre l’estimera prête. Arrêtée depuis l’incendie, elle a perdu son emploi de femme de ménage récemment. Sa lettre de licenciement est arrivée le jour même où Dominik, 8 ans, petit frère d’Agata atteint d’autisme, subissait une opération dentaire sous anesthésie générale.

L’avenir commence donc à se dessiner, mais encore en pointillé. «C’est tout nouveau, on ne sait pas comment les choses peuvent évoluer par la suite, avoue Aleksandra. La vie est encore longue et j’espère bien que le meilleur nous attend.» Quant à Agata, même si son regard se voile parfois, selon les sujets abordés, sa grande force de caractère et sa détermination semblent prédominer. «Je pense vraiment qu’une partie de moi est restée là-bas. Mais je suis une crazy girl, je ferai tout ce que je veux! Pourquoi choisir, si on peut tout faire?»

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