Un militant néonazi suisse a-t-il été payé avec l’argent du Parlement européen? C’est ce que révèle une enquête de «Mediapart» paru jeudi 25 juin. Selon le média français, Manuel Corchia, figure de la mouvance néonazie en Suisse alémanique, a réalisé des prestations photo et vidéo pour la fondation des Patriotes pour l’Europe, le groupe d’extrême droite présidé par Jordan Bardella (RN) au Parlement européen.
Le Suisse de 25 ans aurait notamment couvert une table ronde organisée le 11 février 2026 dans un hôtel Hilton de Strasbourg. Quelques jours plus tard, il aurait adressé une facture à la fondation des Patriotes pour l’Europe, alors encore gérée par des proches du Rassemblement national français. Montant réglé le 25 mars: 2648,45 euros (2441 francs suisses), selon les documents consultés par «Mediapart».
La fondation est financée notamment par les cotisations d’eurodéputés des Patriotes pour l’Europe et par le Parlement européen. Autrement dit, des fonds publics européens auraient contribué à rémunérer les prestations d’un militant néonazi suisse.
Une figure de l’extrême droite radicale suisse
Manuel Corchia n’est pas un simple vidéaste. Le Zurichois est décrit par «Mediapart» comme l’une des figures les plus actives de la mouvance néonazie en Suisse alémanique. En 2020, il lance Eisenjugend (ndlr: Jeunesse de fer), un groupuscule «accélérationniste», un courant qui cherche à précipiter une guerre raciale pour reconstruire une société blanche.
La même année, il participe à une intrusion, le jour de l'anniversaire d'Adolf Hitler, dans une conférence en ligne de l’Université des arts de Zurich, où des slogans nazis sont lancés. Quelques mois plus tard, la police perquisitionne son domicile. Plusieurs armes à feu sont saisies.
Selon des médias suisses cités par «Mediapart», il apparaît aussi cagoulé et armé dans une vidéo de propagande diffusée par Eisenjugend. En 2021, Manuel Corchia est condamné, avec d’autres membres du groupuscule, à des amendes pour discrimination raciale, dégradation de biens et infraction à la loi sur les armes.
Un nouveau groupe, les mêmes codes
Après avoir émis des regrets et parler d'un «faux départ», Manuel Corchia fonde Junge Tat, un groupuscule qui tente de se donner une image plus présentable. Mais les références restent lourdes. Son logo reprend une rune associée à un bataillon SS, et ses vidéos montrent des militants cagoulés, en treillis, s’entraînant à la boxe ou posant dans la forêt.
Junge Tat est surveillé par les renseignements suisses et par Europol. Le groupe a multiplié les actions-chocs, notamment contre des rassemblements LGBTQIA+ ou avec des banderoles xénophobes. Plusieurs de ses membres ont été condamnés par le parquet de Zurich en 2024.
Malgré ce parcours, Manuel Corchia, adepte de la théorie raciste du «grand remplacement», s’est donc retrouvé derrière la caméra pour la fondation liée au groupe européen de Jordan Bardella. Contactés par «Mediapart», ni le Rassemblement national, ni les responsables français de la fondation, ni le groupe des Patriotes pour l’Europe, ni même Manuel Corchia n’ont répondu.
Des connexions européennes
Le Suisse de 25 ans aurait bénéficié du piston pour intégrer les hautes sphères de l'extrême-droite européenne grâce à une passerelle autricienne. Lors des deux conférences filmées par Manuel Corchia en février, intervenait l’eurodéputée autrichienne Petra Steger, membre du Parti de la liberté (FPÖ). Or l’un de ses assistants parlementaires apparaît, selon «Mediapart», comme membre de Junge Tat sur plusieurs images publiées par le groupe néonazi. Ni l’élue ni son collaborateur n’ont répondu aux questions du média.
Plus récemment, Manuel Corchia aurait encore réalisé des clips pour un «Sommet de la remigration» organisé à Porto par l’extrême droite européenne. La «remigration», concept central des milieux identitaires, désigne un projet d’expulsion massive d’immigrés ainsi que leurs descendants.
Derrière une simple prestation audiovisuelle, l’enquête de «Mediapart» met donc au jour une question explosive: comment un militant néonazi suisse, condamné et surveillé, a-t-il pu se retrouver prestataire d’une fondation politique liée à l’un des groupes les plus influents de l’extrême droite européenne?