Révélations sur les archives nazies
UBS au cœur d’un bras de fer explosif avec Washington

UBS se retrouve au cœur d'un bras de fer avec des acteurs américains autour de l’accès à des documents liés au passé nazi de Credit Suisse. Lors d’une audition au Sénat, tensions et accusations de manque de transparence ont dominé les échanges.
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Une audition au sénat américain a révélé que 890 comptes Credit Suisse, racheté par UBS, étaient liés à des nazis.
Photo: AFP via Getty Images
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Solène MonneyJournaliste Blick

Le bras de fer s’intensifie entre UBS et plusieurs acteurs américains, qui accusent la plus grande banque suisse d’opacité. Lors d’une audition au Sénat américain mardi 3 février, une enquête a remis en lumière des liens entre Credit Suisse et des représentants du régime nazi.

Le sénateur républicain Chuck Grassley a affirmé que 890 comptes présentaient de potentielles connexions avec des nazis. L’avocat et médiateur indépendant Neil Barofsky a notamment révélé que Credit Suisse détenait des comptes pour le ministère allemand des Affaires étrangères, impliqué dans la déportation des juifs, ainsi que des preuves inédites de transferts forcés d’avoirs juifs vers des comptes contrôlés par le régime nazi.

L’audition s’est aussi cristallisée autour d’un différend majeur entre UBS, qui a racheté Credit Suisse en 2023, Neil Barofsky et le Centre Simon Wiesenthal, une organisation juive de défense des droits humains. UBS bloque actuellement l’accès à environ 150 documents liés aux échanges entre Credit Suisse et ses avocats dans les années 1990, au moment de l’accord à l’amiable de 1,25 milliard de dollars conclu avec des victimes de l’Holocauste, écrit le «New York Times».

Plus de 5 milliards en jeu?

Ces documents, au cœur des tensions, contiendraient des noms liés au nazisme. Le Centre Simon Wiesenthal menace de saisir la justice pour rouvrir l’accord de 1999. UBS invoque de son côté le secret professionnel et estime que la transmission de ces pièces pourrait violer des obligations légales.

Ronald Lauder, président du Congrès juif mondial et héritier du groupe Estée Lauder, évoque des montants potentiels de «5 à 10 milliards de dollars laissés sur la table». Selon lui, l’accord de 1999 ne concernait que les fonds des victimes de l’Holocauste. UBS défend une autre lecture et a demandé au juge de confirmer que cet accord mettait définitivement un terme à l’affaire et comprenait une indemnisation pour les préjudices, y compris pour des éléments révélés ultérieurement.

La banque affirme qu’elle ne remettra les documents litigieux qu’à cette condition. «Cette enquête n’a jamais eu pour objectif de déterminer s’il faut rouvrir l’accord de 1999», a déclaré Rob Karofsky, président d'UBS Amériques.

Des tensions ravivées

Une position qui a fait bondir le Centre Simon Wiesenthal, dénonçant une forme de «censure» dans une mission essentielle de mémoire. «Il s’agit peut-être de notre dernière chance de connaître toute la vérité», a réagi le rabbin Abraham Cooper, critiquant le manque de transparence de la banque.

Plusieurs membres de la commission judiciaire du Sénat ont exhorté UBS à trouver une solution pour permettre l’accès aux documents. Neil Barofsky a par ailleurs évoqué des comptes liés à un fabricant d’armes nazi ou encore le rôle de Credit Suisse dans la location de locaux et la fourniture de services bancaires à une structure argentine ayant facilité la fuite de nazis vers l’Amérique du Sud.

Malgré ses critiques sur l’accès restreint à certains documents, le médiateur indépendant a aussi salué la coopération d’UBS et les ressources importantes consacrées à l’enquête. Avant l’audition, la banque assurait vouloir collaborer pleinement.

Une enquête encore loin d’être terminée

Credit Suisse est issue de la fusion de plusieurs établissements, dont certains entretenaient des relations d’affaires avec des Allemands à l’époque des spoliations nazies. En 2021, le Centre Simon Wiesenthal avait déjà accusé la banque d’un manque de transparence concernant des comptes liés à des nazis.

Selon un assistant du Comité judiciaire, Neil Barofsky devrait remettre son rapport final d’ici la fin de l’année. Mais l’ampleur des archives complique la tâche. Face au volume de documents, Chuck Grassley plaide pour la création d’un dépôt public accessible aux chercheurs. Car à ce rythme, un examen complet pourrait encore prendre… plusieurs décennies.

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