Plus de 80 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le rôle des banques suisses dans l’aide apportée à des nazis en fuite refait surface… aux Etats-Unis. Dans le viseur du Sénat américain: Credit Suisse, aujourd’hui absorbée par UBS. Selon The New York Sun, une audition attendue le 3 février pourrait livrer des révélations fracassantes.
A Washington, les sénateurs promettent de mettre au jour des «faits jusqu’ici cachés» et de «révéler la vérité sur les nazis et les banques suisses». Leurs travaux ont déjà sévèrement critiqué Credit Suisse, accusée d’avoir dissimulé «les détails de ses services historiques à des clients nazis et à leurs complices et d’avoir mené une enquête interne jugée «incomplète».
En effet, leur enquête a révélé en 2023 que la banque aurait détenu près de 100 comptes liés au régime nazi, jamais divulgués lors des investigations sur les fonds en déshérence dans les années 1990. Certains auraient même été actifs jusqu’en 2020. Les sénateurs ont également affirmé que Credit Suisse a volontairement caché les relevés de compte d’un haut responsable nazi, impliqué dans le recours au travail forcé.
Un réseau international à la loupe
L’enquête s’intéresse aussi aux ratlines, ces réseaux financiers et logistiques ayant facilité la fuite de nazis vers l’Amérique latine. Le président argentin Javier Milei s’est engagé à coopérer. Un travail complexe, confié à Neil Barofsky l’ombudsman indépendant, déjà mandaté par Credit Suisse en 2021… avant d’être écarté, après que la banque a «fait pression (...) pour qu'il limite son enquête», indiquait le commission. Le médiateur indépendant avait finalement été rétabli en 2023 lors du rachat par UBS.
Le 3 février, Neil Barofsky témoignera aux côtés du rabbin Abraham Cooper, directeur de l’action sociale mondiale au Simon Wiesenthal Center, une ONG luttant contre l'antisémitisme et le racisme. Cette ONG avait découvert en 2020 l’identité de 12’000 nazis établis en Argentine et informé le Crédit Suisse qu'il disposait d'informations crédibles selon lesquelles la banque détenait des comptes potentiellement liés au nazisme, restés non déclarés
Plusieurs milliards sur la table
Selon Ronald Lauder, président du Congrès juif mondial et héritier du groupe cosmétique Estée Lauder, ces comptes pourraient représenter «5 à 10 milliards de dollars laissés sur la table». Le milliardaire américain avait joué un rôle majeur dans l'accord des fonds en déshérance de 1998 qui avait conduit les banques suisses à verser 1,25 milliard de dollars. Mais lorsque le proche de longue date de Trump a eu vent des découvertes du Simon Wiesenthal Center en 2020, il se lance alors sur la piste de l'argent des nazis.
L'accord de 1998 visait l'argent des victimes de l'Holocauste, mais pas l'argent détenus par des nazis, indique Ronald Lauder. Ces comptes abriteraient probablement de l'argent volé aux familles juives, continue le milliardaire. Sous pression, Credit Suisse avait alors ouvert une enquête en 2021. Selon plusieurs observateurs, cet accord excluait toutefois tout versement ultérieur.
Pourquoi les Etats-Unis?
Pour le sénateur Charles Grassley, président de la commission du budget, l’objectif est clair: «rendre justice aux victimes» et lever le voile sur les zones d’ombre. Il accuse Credit Suisse d’avoir «dissimulé pendant des années des preuves supplémentaires» et tenté d’entraver l’enquête parlementaire. «Notre enquête n’a pas seulement soulevé des pierres, elle a mis au jour de véritables blocs», souligne-t-il.
Si la banque est suisse, le Sénat américain estime avoir compétence dès lors que des engagements pris aux Etats-Unis auraient été violés et que des victimes ou ayants droit américains pourraient être concernés. Et historiquement, les Etats-Unis ont été fortement impliqués dans le dossier sur les fonds en déshérence. L'accord global avait d'ailleurs été signé à New York lors de négociations supervisées par un tribunal américain.
L’enquête ne vise pas à juger pénalement UBS, mais à imposer la transparence et à préserver des archives historiques. UBS assure vouloir coopérer pleinement, tout en sachant que les révélations à venir pourraient placer le groupe dans une position délicate.
Reste une inconnue: l’ampleur réelle des informations qui seront rendues publiques le 3 février prochain. Le Sénat promet des révélations. Leur portée se mesurera dans les semaines à venir.