«Faites des réserves de bois!» C’est par cette déclaration que l’ancien président de l’EPFZ, Lino Guzzella, s’est fait remarquer fin août lors d’une conférence à l’Institut de politique économique suisse de l’Université de Lucerne (IWP). Selon le journal «Nebelspalter», l’expert a lancé un avertissement: la Suisse pourrait être confrontée à une pénurie d’électricité.
Blick a cherché à déterminer dans quelle mesure cette situation pourrait affecter la Suisse et mettre à l’épreuve ses réserves d’électricité. Le constat est préoccupant: même notre solution d’urgence repose sur des bases fragiles. Si une série de facteurs venaient à se conjuguer, dont certains se sont déjà réalisés, «alors nous aurons un problème», avertit Lino Guzzella dans une interview accordée à Blick.
Des lacs de barrage plus vides que d’habitude
Cet été chaud et sec a affecté les réserves d'eaux du pays. En effet, les lacs de retenue suisses sont remplis à 73%, contre une moyenne de 84% lors des années précédentes. «Nous ne rattraperons pas ce retard», estime l'expert.
Werner Luginbühl, président de la Commission fédérale de l’électricité (ElCom) a fait le calcul pour Blick. «Ce niveau plus bas signifie que nous disposons d’environ 900 gigawattheures d’énergie en moins provenant des lacs de retenue. Cela représente environ 2 à 3% de la consommation d’électricité nationale pendant la saison hivernale.»
Nous pourrions compenser ces pertes grâce au nucléaire et aux importations. «Cet hiver, nous tablons sur une capacité de production élevée des centrales nucléaires suisses», déclare Lino Guzzella.
Néanmoins, la production nationale d’électricité ne suffit pas à couvrir les besoins. Les importations d’électricité en hiver sont courantes en Suisse, et judicieuses sur le plan économique. «Pour notre approvisionnement en électricité en hiver, il est important d’être bien relié à l’Europe. Grâce à des lignes à haute capacité, nous pouvons par exemple importer de l’électricité éolienne à bas prix», explique à Blick Christian Schaffner, expert en énergie à l’EPF.
Niveau historiquement bas de gaz
Mais la situation n’est pas rose non plus en Europe. Le gaz s'y fait rare. Nos pays voisins en ont besoin pour le chauffage et la production d’électricité. «Les centrales au gaz jouent également un rôle important dans l’approvisionnement électrique de l’Europe en hiver», explique Christian Schaffner.
Actuellement, selon l’association professionnelle Gas Infrastructure Europe (GIE), les stocks de gaz européens sont remplis à près de 69%, soit environ 16 points de pourcentage de moins que la moyenne sur cinq ans.
Cela s'explique notamment par un prix élevé du gaz. En raison de la guerre en Iran et du blocus du détroit d’Ormuz, les quantités de gaz liquéfié arrivant sur le marché ont diminué. Ainsi, le prix du gaz a presque triplé depuis le début de la crise, passant de 30 à plus de 80 euros par mégawattheure. Face à cette flambée, les négociants ont réduit leurs achats: ils craignent de devoir revendre cet hiver le gaz à un prix inférieur à celui auquel ils l’ont acheté.
La situation est particulièrement préoccupante en Allemagne, où les réservoirs sont remplis à un niveau inférieur d’un tiers à la normale. Un niveau aussi bas n’avait encore jamais été enregistré depuis le début des relevés, il y a 15 ans. «Les réserves de gaz en Allemagne suffisent actuellement à peine pour un mois d’hiver!», alerte Lino Guzzella.
Froid et pénurie, mauvaise combinaison
Daniela Decurtins, de l'Association Suisse de l'Industrie Gazière (ASIG), explique à Blick: «Lors des journées particulièrement froides, les réserves de gaz peuvent couvrir jusqu’à la moitié des besoins européens.»
Cela ne signifie toutefois pas qu’une pénurie de gaz soit imminente. Même en hiver, l’Europe continue d’être approvisionnée en gaz grâce aux gazoducs et méthaniers, notamment en provenance des Etats-Unis. Daniela Decurtins souligne néanmoins que la situation est «plus difficile que les années précédentes». Pour autant, «il n’y a actuellement aucune pénurie».
La météo jouera un rôle déterminant. Plus l’hiver sera froid, plus la demande d’électricité augmentera. A l’inverse, une faible production éolienne et solaire pourrait compliquer davantage l’approvisionnement: moins il y a de vent et de soleil, moins ces installations produisent d’électricité.
«Une longue période de froid combinée à une pénurie de gaz serait vraiment très défavorable», souligne le directeur de l'ElCom. Dans un tel cas, l’électricité nucléaire en provenance de France revêtirait une importance particulière.
Le rôle des centrales nucléaires
L'avantage des centrales nucléaires françaises, c'est qu'elles produisent de l’électricité indépendamment du vent et du soleil. «Elles restent un facteur stabilisateur important pour la sécurité d’approvisionnement», explique Werner Luginbühl.
Les centrales nucléaires françaises ne sont toutefois pas à l’abri des problèmes. Nombre d’entre elles sont déjà anciennes, ce qui a par le passé entraîné des situations tendues, notamment durant l’hiver 2022-2023. A l’époque, près d’une trentaine de réacteurs sur une cinquantaine avaient été temporairement arrêtés en raison de travaux de maintenance et de problèmes de corrosion.
La France, pourtant grande exportatrice d’électricité, ne produisait alors pas suffisamment d’énergie pour couvrir ses propres besoins. Cet été encore, plusieurs centrales nucléaires ont dû réduire leur production en raison du manque d’eau.
Selon les experts, si plusieurs facteurs mentionnés se cumulent, la situation deviendra critique.
Des coupures? Un scénario «très extrême»
Une situation de pénurie ne signifie pas pour autant que les lumières s’éteindront soudainement dans tout le pays. Avant d’en arriver à de telles mesures, plusieurs dispositifs d’urgence peuvent être activés.
Lino Guzzella évoque notamment les appels aux économies d’énergie, les restrictions visant les entreprises particulièrement gourmandes en électricité ainsi que le recours aux réserves disponibles. Selon lui, des coupures de courant constitueraient un scénario «très, très extrême».
Christian Schaffner estime lui aussi qu’il faudrait une «crise paneuropéenne» pour en arriver là. L’étroite interconnexion de la Suisse avec les réseaux de ses voisins représente en temps normal un avantage. Le directeur de l’ElCom, Werner Luginbühl, se veut lui aussi rassurant: «Nous surveillons la situation de très près et sommes en mesure de réagir.»