En bref
Habitué à contester les choix des jurys de festivals, notre chroniqueur est passé de l’autre côté de la table aux Diablerets. Entre débats sur l’exploit, l’écologie, l’éthique documentaire et la subjectivité, il raconte ce que cette expérience a changé dans son regard.
En tant que journaliste, je me suis toujours demandé comment discutait et décidait un jury. Parce que le spectateur – et parfois critique – que je suis a souvent été frustré par un palmarès.
Fidèle de Locarno, je ne me suis que rarement retrouvé dans les films primés. Au point, certaines années, de délaisser la compétition officielle pour aller voir ailleurs, dans des sélections où les enjeux me semblaient moins codés.
Je m’imaginais aussi qu’un jury devait ressembler à la bande de potes que nous étions autrefois, descendant chaque année sur les bords de la Maggia pour s’enfiler des longs et courts métrages, des risottos, du merlot et quelques engueulades – gentilles, le plus souvent – sur ce qu’on avait aimé, détesté ou sur ce qu’il fallait absolument aller voir.
Ce n’était en tout cas pas le jargon parfois abscons des synopsis du programme officiel qui allait nous aider à choisir.
Aux Diablerets, cette fois, nous étions cinq. Cinq parcours, cinq âges, cinq sensibilités très différentes. Et quelques dizaines de films à avaler en quelques jours, au pied d’une muraille de roche qui vous rappelle assez vite que la montagne se moque bien de vos certitudes.
Nous fonctionnions sans présidence. Nous avons commencé par écluser les courts métrages, puis la section verticale, celle où se retrouvent souvent les films d’exploits sportifs, les placements de produits, les egos surdimensionnés et les scénarios qui tiennent parfois sur une ligne.
«C’est la section pornographie du film de montagne», a osé un membre du jury. Il n’avait pas complètement tort. Heureusement, il y a les exceptions. Et surtout les discussions.
Un film froid, presque scientifique, mais tellement didactique peut-il davantage faire avancer la cause des glaciers qu’un documentaire spectaculaire? Les aventures d’un professeur chanteur et écologiste qui rêve d’un Woodstock vert à 110 mètres d’altitude ont-elles leur place dans un festival de films de montagne? Jusqu’où peut-on esthétiser la misère de ceux qui vivent dans les montagnes du monde?
Et puis il y a les questions qui arrivent sans prévenir. Ces «acteurs» de documentaires sont-ils rémunérés? Leur demande-t-on de rejouer ce qu’ils ont vécu? Ou, parfois, ce qu’ils n’ont pas tout à fait vécu?
Un film magnifique, mais déjà multi primé ailleurs, mérite-t-il encore un prix aux Diablerets? Ou le festival doit-il, comme Sundance pour la fiction, aussi servir de tremplin à des réalisatrices et réalisateurs moins connus, plus fragiles, plus audacieux?
Nous nous sommes aussi demandé pourquoi les grands enjeux écologiques de nos propres montagnes – tourisme, agriculture, pratique, bétonisation – restent parfois moins filmés – ou moins sélectionnés – que les catastrophes lointaines. Pourquoi aller chercher les ravages d’un épandage toxique dans la pampa argentine quand tant de contradictions se jouent à quelques kilomètres de chez nous?
Aimer l’échec
Nous avons aimé quand l’échec prenait le pas sur l’exploit. Quand le renoncement primait sur le danger. Quand un personnage doutait plutôt que de foncer vers le sommet avec la certitude d’être un héros. Nous avons préféré les nuances aux clichés et nous avons nous-mêmes beaucoup douté.
Personne n’a élevé la voix. L’interrogation de l’autre nourrissait le débat. Les désaccords aussi. Il arrivait qu’un film défendu avec enthousiasme par l’un laisse les quatre autres de marbre. Puis une remarque, un détail, une manière différente de regarder une scène pouvait déplacer les lignes.
C’était peut-être cela, finalement, être juré: accepter que son goût ne soit pas une vérité. Ce palmarès n’est certainement pas parfait. Il revendique même sa part de subjectivité. Mais il ne saurait être plus honnête.
Le souvenir de Giraudeau
Enfant, mes parents m’emmenaient déjà dans ce festival, sur une terre qui est aussi celle de ma famille. Adolescent, j’y ai croisé Bernard Giraudeau avec des yeux de groupie lorsqu’il était venu présenter La Face de l’Ogre.
Et me voilà, bien plus tard, à partager ces journées avec Sophie, Mireille, Marco et Massimo, qui ont chacun bien plus de compétences que moi pour juger la montagne mise en images. Ils ont parfois été, pour reprendre la formule du héros aveugle du très beau Grimper vers la lumière, «les yeux de mes pieds».
Je continuerai sans doute à râler contre certains palmarès. Mais désormais, je saurai ce qu’il y a derrière: quelques certitudes, beaucoup de doutes, et un collectif de personnes qui essaient simplement d’être intègres et authentiques. Merci à Benoît et Gilles de m’avoir permis de vivre cette expérience. Elle restera, elle, longtemps gravée dans mon granit intérieur. Les autres ont jusqu’à samedi pour aller dénicher leurs propres pépites.
Le Fifalp se termine samedi soir. Avec notamment la cérémonie de remise des prix, suivie de la rediffusion des films primés. Renseignements et réservations sur www.fifalp.ch