La Suisse est un cas particulier
«Trop vieux» à 45 ans – c'est ainsi que les entreprises discriminent à l'embauche

Alors que la Suisse crie à la pénurie de main-d’œuvre, des dizaines d’offres d’emploi fixent des barrières d'âge explicites. A 46 ans, on est déjà trop vieux pour certains recruteurs. Un baromètre RH confirme l'ampleur d'un phénomène qu'aucune loi ne punit.
Trop vieux pour le monde du travail? De nombreuses annonces d'emploi excluent les personnes intéressées après 45 ans (image d'illustration).
Photo: BONNINSTUDIO / Stocksy United
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Peter Johannes Meier
Beobachter

«Age idéal: entre 25 et 45 ans.» Pour cette entreprise zougoise en quête d'un comptable breveté, le verdict est sans appel: à 46 ans, vous n'avez plus votre place. A Oftringen (AG), on ne vend plus d'accessoires moto dès que la quarantaine est passée. Ces exemples, tirés du portail Jobs.ch, ne sont que la pointe de l'iceberg. Une simple recherche sur le site révèle des dizaines d'annonces affichant des limites d'âge, souvent fixées à 45 ans, ou camouflées derrière des termes comme «Digital Native» ou «équipe jeune et dynamique».

Un article du «Beobachter»

Cet article a été publié initialement dans le «Beobachter», un magazine appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.

Cet article a été publié initialement dans le «Beobachter», un magazine appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.

«Pas de génération Z!»

Dans de rares cas, ce sont aussi les jeunes qui sont explicitement exclus. En début d'année, une structure de soins à domicile a suscité un tollé en précisant chercher un responsable «avec cœur et raison – pas de génération Z!». Face à la polémique, l'entreprise a dû retirer cette mention discriminatoire.

Ce paradoxe interpelle: alors que les politiques veulent repousser l'âge de la retraite et que les milieux économiques déplorent le manque de personnel qualifié, des pans entiers de la population active sont écartés d'emblée.

Les spécialistes RH confirment la discrimination

Le Baromètre de l'emploi 2025 du cabinet Von Rundstedt (désormais Alixio Group) est formel: «Les travailleurs de plus de 50 ans éprouvent à nouveau plus de difficultés à retrouver un emploi que les années précédentes.» L'enquête, menée auprès de 1500 cadres et experts en ressources humaines, révèle que 77% des sondés admettent l'existence d'une discrimination liée à l'âge. Pire encore: si deux tiers des recruteurs se disent favorables à l'embauche des plus de 55 ans, seuls 20% constatent une telle priorité au sein de leur propre entreprise.

Lorsqu'il s'agit de discrimination liée à l'âge, la Suisse fait figure d'exception. Dans l'UE, aux Etats-Unis et dans la plupart des pays occidentaux, de telles annonces sont strictement interdites, au même titre que les discriminations racistes ou sexistes. En Allemagne, la loi va même plus loin: de simples indices de discrimination suffisent à renverser la charge de la preuve. C'est alors à l'employeur de prouver que l'âge n'a pas pesé dans le refus d'un candidat. Une tâche jugée extrêmement difficile dans la pratique.

En Suisse, la Constitution fédérale interdit également la discrimination fondée sur l'âge. Cependant, en l'absence d'une loi spécifique à ce sujet, les infractions ne peuvent pas faire l'objet de poursuites judiciaires.

Un appel à légiférer

Pour Heidi Joos, directrice générale de l'association Avenir 50 plus qui défend les intérêts des personnes âgées, cette impunité doit cesser. «Il est impératif de disposer d'une base légale pour prévenir efficacement la discrimination dans la recherche d'emploi, tant à l'égard des personnes âgées que des plus jeunes.» L'interdiction dans la Constitution fédérale ne suffit pas à elle seule, car un droit d'action en justice nécessite obligatoirement une loi correspondante. Dans ce cas, il a fallu attendre 15 ans avant qu'un instrument susceptible de faire l'objet d'une action en justice ne soit créé en 1996 avec la loi sur l'égalité.

«Il est étonnant que les responsables politiques se moquent depuis des années d'une protection légale contre la discrimination fondée sur l’âge, alors que tous les pays voisins l’ont entre-temps introduite», critique Heidi Joos. De son côté, le Conseil fédéral s'accroche à la liberté contractuelle. Berne craint qu'une interdiction ne soit contre-productive, poussant les entreprises à mener des entretiens de pure forme alors que leur choix est déjà arrêté en interne.

Un argument que rejette la directrice d'Avenir 50 plus. «Une interdiction augmente les chances d’être convoqué. Les seniors peuvent ainsi mettre en avant leurs atouts lors de l’entretien, au lieu d’être écartés dès la lettre de candidature.» Pour elle, une loi créerait de nouvelles possibilités de se défendre contre la discrimination – devant les tribunaux si nécessaire.

L'Union suisse des arts et métiers défend la souplesse

L'Union suisse des arts et métiers s'oppose à toute réglementation supplémentaire. «Le marché du travail suisse fonctionne bien précisément parce qu’il repose sur la liberté contractuelle, la flexibilité et une réglementation allégée», explique la porte-parole Simone Hinnen. Selon l'organisation, le véritable défi n'est pas le recrutement des seniors, mais leur réintégration après un chômage. L'Union prône des mesures ciblées, comme la formation continue et des modèles de travail flexibles, plutôt que de nouvelles contraintes légales.

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