Pierin Vincenz a totalement disparu des radars. Au cours des quatre années qui se sont écoulées depuis son premier procès, il ne s’est plus jamais montré en public. A Andiast, dans les Grisons, d’où est originaire sa famille, les habitants restent discrets. Il y a encore deux bonnes années, ils avaient pourtant volontiers répondu aux questions du magazine «Bilanz».
A l’époque, beaucoup évoquaient encore des rencontres régulières avec l'ancien homme fort de Raiffeisen, que ce soit sur les pistes de ski, à vélo ou sur les parcours de golf. Mais aujourd'hui, le discours a changé: plus personne ne l'a croisé depuis bien longtemps. Pour la majorité des habitants, la page est définitivement tournée.
Beaucoup de ses amis, comme Peter Spuhler, patron de Stadler, ou Dölf Früh, promoteur immobilier et ancien président du FC Saint-Gall, se sont détournés de lui.
Une randonnée au Monte Tamaro pour oublier le procès
Seul Hausi Leutenegger, millionnaire thurgovien et ancien champion olympique de bobsleigh, reste indéfectiblement fidèle à l’ancien patron de Raiffeisen. Dans un entretien accordé à Blick, il se souvient avec enthousiasme des saucisses grillées qu’ils ont mangées ensemble à la foire de l'Olma et de la visite qu’il lui a rendue lors du vernissage de son livre. Après la condamnation prononcée par le Tribunal de district de Zurich, Hausi Leutenegger avait d'ailleurs publiquement dénoncé un «scandale», estimant qu'on avait voulu faire de lui un exemple.
«Il va bien, confie-t-il aujourd'hui. Nous nous sommes téléphoné il y a deux ou trois mois.» Selon lui, Pierin Vincenz partagerait son temps entre Saint-Gall et les montagnes grisonnes.
Ou peut-être est-il au Tessin? Blick est en mesure de l'affirmer: il y a 14 jours, l’ancien banquier faisait une randonnée au Monte Tamaro. Rien dans son comportement ne laissait deviner qu'il devait de nouveau répondre de ses actes devant la justice ce lundi. Le procès semblait bien loin. Tout sourire et affichant un teint hâlé, Pierin Vincenz plaisantait avec des randonneurs rencontrés par hasard sur le sentier escarpé qui menait au sommet, retrouvant pour l'occasion son rire légendaire.
Pierin Vincenz, son chien à ses côtés, semblait en pleine forme, tant physiquement que mentalement. «Je vais bien», a-t-il répondu aux randonneurs qui lui posaient la question.
D’une bonne famille
Ces montagnes grisonnes, Pierin Vincenz en a toujours fait sa fierté. Il a longtemps aimé se présenter comme le simple fils de fermier des montagnes qui avait réussi. Ce n’était pas tout à fait exact, mais cela correspondait bien à l’image de la banque coopérative Raiffeisen. Son grand-père était agriculteur de montagne à Andiast, où la famille possède une grande maison de vacances. Pierin Vincenz a grandi à Coire (GR); son père était conseiller aux Etats des Grisons et a occupé des postes de direction chez le détaillant Volg et chez Raiffeisen.
Un tremplin idéal pour Pierin Vincenz, jeune banquier ambitieux, qui accède en 1999 à la tête du groupe Raiffeisen et qui devient simultanément président du conseil d’administration d’Aduno.
Dès lors, il se trouve à la tête des deux entreprises auxquelles il aurait fait perdre beaucoup d’argent. Les procureurs lui reprochent, à lui et à son associé Beat Stocker, d'avoir mis en place des magouilles, des tricheries et des fraudes.
Au fil des ans, Pierin Vincenz transforme la modeste banque coopérative en troisième groupe financier du pays. Il s’est positionné comme le «bon banquier». Celui qui militait pour une place financière intègre, sans fortune non déclarée, et qui fustigeait de temps à autre les «profiteurs» des grandes banques – même s’il aurait bien aimé empocher leurs salaires.
Des affaires dans un club de strip-tease
La consécration est survenue en 2014, lorsque Raiffeisen a rejoint le cercle prestigieux des établissements financiers d’importance systémique. Un an plus tard, il a dû quitter précipitamment ses fonctions chez Raiffeisen.
Ce que le grand public ignorait à l’époque, c'est que dès 2005, Pierin Vincenz avait commencé, en collaboration avec Stocker, à constituer des «participations fantômes» dans des entreprises, que les deux hommes ont ensuite vendues à Aduno et à Raiffeisen. Et Pierin Vincenz puisait de plus en plus effrontément dans la caisse des frais de sa banque. Soi-disant pour conclure des affaires, et parce que c'était la pratique courante à l'époque.
King’s Club, Crazy Paradise ou Cecil Dance: cela ne ressemble pas vraiment à des noms de salles de réunion. En 102 visites dans 18 clubs de strip-tease différents, le Grison a dilapidé près de 200'000 francs. Rien qu’au King’s Club de Zurich, ce banquier à l’image irréprochable a dépensé 90'846 francs. Un vrai habitué. De 2009 à 2015, il a réglé ses consommations avec la carte de crédit de l’entreprise lors de 50 soirées.
L'escalade atteint son sommet en 2014, lorsque Vincenz s'emmêle les pinceaux dans son agenda en invitant deux maîtresses en même temps dans sa suite du Park Hyatt, un hôtel de luxe zurichois. A la suite d’une violente dispute, la chambre est saccagée et l’une des femmes impliquées doit être dédommagée à hauteur de 1,8 million de francs – une somme financée par son associé Beat Stocker. Les réparations de la suite et les frais d’avocat sont eux pris en charge par Raiffeisen.
Le procès s'ouvre lundi
A partir de 2016, les révélations de la presse écornent sérieusement le mythe du brillant banquier venu des montagnes. Fin 2017, la société Aduno finit par porter plainte. Le Ministère public zurichois ouvre une enquête et place Pierin Vincenz et Beat Stocker en détention provisoire pendant 106 jours en février 2018.
Cette fois, le choc est brutal: celui qui se présentait comme l’homme intègre de la place financière tombe définitivement de son piédestal.
Au premier jour de son procès devant le tribunal de district de Zurich, Pierin Vincenz s’est présenté avec son sourire jovial, comme s’il voulait dire que, comme toujours, tout finirait bien pour lui. Après le prononcé du jugement, il s’est éclipsé, l’air contrit, le sourire ayant disparu. Ce lundi, dès 8 heures, débutera la deuxième phase du procès devant la Cour d’appel de Zurich.