Elle n’a que dix ans, mais fait la une des journaux pour ses folies dépensières. Le 22 octobre dernier, Blue Ivy Carter, l’enfant star de Beyoncé et Jay-Z, a proposé quelque 80’000 dollars pour des boucles d’oreilles Lorraine Schwartz en diamant lors d’une vente aux enchères à Los Angeles.
Déception: la somme démentielle n'était pas suffisante. Et l'objet de son désir a finalement été remporté par quelqu'un d'autre, pour 105'000 dollars. Blue Ivy n'avait-elle pas assez d'argent de poche à disposition, ou a-t-elle décidé qu'elle ne voulait pas surenchérir? Une chose est sûre: l'ordinaire ne correspond pas au style de vie de la jeune fille, qui baigne dans les paillettes et le luxe depuis son plus jeune âge.
Blue Ivy est en effet décrite par les médias people comme le troisième enfant le plus riche... de la planète - derrière les enfants de la famille royale britannique, le prince George et la princesse Charlotte, selon les estimations de la plateforme Romper. La starlette possèderait un «petit» milliard de dollars. Rien que ça. Artiste, chanteuse et mannequin, elle suit aussi les pas de ses parents en devenant la plus jeune lauréate d’un Grammy Award en 2021. Bref, vous l'aurez compris, Blue Ivy est riche, célèbre... et surtout très jeune. Mais une telle vie peut-elle vraiment être saine pour un enfant? Les jeunes «ordinaires» peuvent-ils vivre des difficultés similaires aux enfants stars? Blick a posé ces questions à une psychologue.
Blick: Comment l’enfant peut-il être impacté par une vie plus que luxueuse?
Emilie Werlen, psychologue et psychothérapeute: Grandir dans le luxe et les paillettes n’est pas un problème en soi. Ce qui est intéressant à observer, ce sont plutôt les valeurs inculquées à l’enfant, le cadre familial et le climat émotionnel dans lequel il grandit. Ces éléments pèseront dans la balance. Est-ce que les parents ont une présence suffisante? Le parent est-il disponible pour écouter son enfant ou passer du temps avec lui? C’est la qualité de la relation parent-enfant qui peut avoir un impact sur son développement psychique.
En ce qui concerne le style de vie, grandir avec des parents célèbres et de l’argent est un privilège certainement paradoxal, qui peut être fait d’avantages et de désavantages. Les aspects positifs concernent les rencontres, l’accès culturel, le fait de ne pas être dans le besoin financier. Le revers de la médaille, c'est que ces enfants peuvent vivre des relations faites de biais permanents. Par exemple, ils peuvent se demander si une personne les fréquente pour qui ils sont véritablement ou uniquement pour leur statut. D’autre part, leur réalité n’est pas ordinaire, ils ne peuvent donc pas la partager avec tout le monde, ce qui peut restreindre leur rapport au monde et donc les priver de la richesse de l’accès à la différence et à la mixité.
Une surmédiatisation peut-elle entraîner des conséquences négatives chez l’enfant?
E. W.: Le fait d’être surexposé au regard des gens peut être vécu comme si une part de son identité, de son image, ne nous appartenait plus. On devient l’objet des discussions des autres, la cible de projections positives… ou négatives. Être exposé au regard des autres, être l’objet de leurs discussions, de leurs projections peut avoir un impact sur l’estime de soi. L'enfant peut même développer divers troubles pouvant se manifester, par exemple par des symptômes anxieux ou dépressifs.
On a l'impression que cette problématique liée à l'identité et l'image touche aussi les jeunes «ordinaires». Mais à quel point?
E.W. Oui. Il n'y a pas que les enfants ou adolescent(e)s surmédiatisés qui peuvent développer ces troubles liés à cette problématique. Avec les réseaux sociaux, il n’est pas rare que les jeunes voient leur image leur échapper. Cela peut même aller très loin. J’ai rencontré des adolescentes et adolescents qui ont vu des photos intimes d’eux-mêmes être transmises (ou diffusées) sans leur consentement. Ces histoires dramatiques peuvent être source de véritables traumatismes.
Comment peut-on reconnaître la dépression chez un enfant, star ou non?
Il est à relever que la dépression chez l’enfant peut prendre une autre forme que celle des adolescents ou des adultes. En effet, l’enfant déprimé pourrait présenter un état de tristesse, mais ses symptômes pourraient être ceux de l’agitation et/ou des troubles du comportement. Des troubles du sommeil peuvent également être constatés. À noter que beaucoup de jeunes que je vois lors de mes consultations présentent des troubles anxieux, des troubles du comportement ou des symptômes dépressifs. Les causes sont multiples, mais ces dernières années, je constate à quel point la pandémie de Covid-19 a eu un impact sur les souffrances psychiques des jeunes et de leur famille.
Et qu'en est-il des enfants qui vivent dans l’ombre de leurs parents stars? S'agit-il d'une épreuve?
E. W.: En ce qui concerne les «fils de» et «filles de», avoir un parent passionné par son travail n’est pas forcément une mauvaise chose. Au contraire, cette passion peut être une vraie ressource et peut même encourager l’enfant à se lancer dans la même voie professionnelle. Dans le domaine artistique, il existe un nombre important d’artistes qui ont des parents connus. Je pense à Charlotte Gainsbourg, Thomas Dutronc, ou encore Angèle. Être un enfant de star pourrait même être un facilitateur de carrière, car l’enfant peut profiter d’une certaine visibilité.
Toutefois, la difficulté réside dans le fait de faire ses preuves et de se différencier. Ici, on revient sur l’idée centrale de la quête identitaire, le fait d’être vu comme une personne à part entière, et non seulement comme «l’enfant de». Cette différenciation est un processus indispensable pour grandir, s’épanouir, s’émanciper, évoluer et construire sa propre personnalité. Le fait de ne pas se différencier peut engendrer divers troubles ou des fonctionnements relationnels problématiques, qui peuvent se manifester de manière très différente en fonction du contexte et de la famille dans laquelle on vit.
En Suisse, les psychologues et psychiatres sont-ils formés pour accompagner des enfants stars?
E. W.: À ma connaissance, il n’existe pas de structures spécialisées dans les soins psychiques pour des enfants connus en Suisse. La notoriété suisse n’est pas comparable à celle des Etats-Unis: les cultures des deux pays sont très différentes à ce niveau. Par contre, en fonction de leurs domaines de compétences, les psychothérapeutes suisses sont formés à accompagner différentes problématiques. Un des buts de cette démarche est justement de voir la personne telle qu’elle est, indépendamment de son statut, mais en tenant bien évidemment compte de son contexte. Si un professionnel constate une souffrance psychique liée au fait que l’enfant soit une personnalité publique, celui-ci va la prendre en considération.