Après la furie de ses cinquièmes Jeux puis une rude cabriole en Serbie qui l’a laissée commotionnée et migraineuse, on a demandé à Fanny Smith de nous donner rendez-vous dans un endroit qu’elle aime, où elle respire à pleins poumons. Alors la voilà arrivant à pied, soleil blond sur un chemin pentu des hauts de Villars-sur-Ollon, à côté de sa maison. Un banc face aux montagnes, un filet d’eau, quelques reliques de neige. Et elle, contente.
Fanny a pris avec elle ses trois glorieuses médailles olympiques, mais elle est la même qu’il y a une vingtaine d’années, quand son père s’est tourné vers elle dans une télécabine bernoise: «Tu as l’air d’aimer le skicross et il vient d’être admis aux Jeux, cela te dirait d’y aller?» La fillette de 14 ans, genre fonceuse, a répondu du tac au tac: «Pourquoi pas?» Alors, issu d’une famille d’artistes et doté d’un caractère de baroudeur enthousiaste, Christophe Smith, avec sa femme Fiona, a illico tout mis en œuvre pour que le rêve devienne possible. La championne l’a répété maintes fois aux Jeux, elle est incroyablement reconnaissante qu’on l’ait laissée ainsi se lancer à corps perdu dans un sport méconnu. «Je me rends compte de la chance que j’ai. Prendre un chemin aussi peu conventionnel à cet âge, c’était exceptionnel, un pari total.»
Même avec ses trois breloques, elle est toujours un peu «la petite Fanny» à Villars. «C’est rigolo, je pense que les gens d’ici ne réalisent pas complètement ce que ces médailles signifient. Pour eux, je fais partie du décor. A la Coop, on me dit: «Ah, Fanny, tu es en vacances?» Villars, pour elle, c’est la garderie de Gryon où elle allait enfant et s’y montrait si vive qu’on prévoyait une dame supplémentaire quand elle venait.
C’est aussi sa scolarité compliquée, avec l’impact de sa dyslexie et de sa dysorthographie. «J’ai dû travailler beaucoup plus par exemple que mon grand frère, qui avait de la facilité. Et souvent pour aucun résultat. C’est aussi pour cela que je ne suis pas quelqu’un à qui on a besoin de remettre les pieds sur terre. L’humilité est dans mon éducation, je sais que cela vient de cette période-là. De ces années où j’ai dû me développer en tant qu’enfant malgré une confiance six pieds sous terre, où je savais que je ne serais jamais assez bonne… Maintenant, quand j’ai un objectif, je mets tout en place pour y arriver.» Son exigence acharnée vient de là, ainsi que sa capacité à surmonter les blessures, ligaments croisés du genou en 2011, clavicule en 2015, plateau tibial du genou en 2022, hanche en 2025.
À Milan, même après toutes ces années de haute pression, elle reconnaît avoir été rattrapée par l’événement. C’est qu’elle était pour la première fois presque comme à la maison. «Jusqu’à maintenant, j’ai toujours eu juste mes parents, ma petite sœur et un de mes partenaires. Là, il y avait la présidente et des membres du fan-club, d’autres amis. Dont un qui fut mon premier sponsor et est venu pour la première fois d’Amérique. Il n’avait jamais réussi à assister à une course. Je voulais bien faire pour eux. Mais on ne dispose que d’une seule épreuve en skicross, pas comme d’autres sportifs avec plusieurs disciplines.»
Tout autre résultat qu’un podium aurait été une déception: «Cette pression au fil des années, pour performer avec une telle longévité, demande d’aller puiser dans ton énergie. Une telle réserve n’est pas présente ad vitam æternam, je le sens. Je puise dedans mais il y aura une fin.» Quand? Elle repart pour une saison mais regrette d’être allée courir en Serbie juste après les Jeux et pourrait décider de mettre fin à sa saison dès aujourd’hui, même s’il reste cinq épreuves de Coupe du monde. Dans ce contexte, le cercle privé est son bouclier: «C’est là que la famille, les amis, mon copain sont essentiels. Là où je puise l’énergie nécessaire pour à chaque fois revenir.»
D’autant plus que, elle peut le dire aujourd’hui, elle ne se sentait pas aussi prête que d’habitude pour ces Jeux. «J’ai eu une préparation compliquée, dans l’incertitude, sans ma routine. J’ai dû plusieurs fois tout remettre en question. Ce fut mentalement très dur.» L’été dernier a été particulièrement éprouvant, à cause d’une sérieuse blessure à la hanche, qui a bouleversé son entraînement. «Cela fait par exemple six mois que je ne peux pas faire de vélo, important pour la récupération. De sorte que, au début de la saison, nous avons décidé qu’il ne pouvait y avoir qu’un objectif, les Jeux.» Faire l’impasse sur certaines épreuves de Coupe du monde ne lui ressemblait pas, elle a dû l’accepter.
… un repas?
Cela rejoint mon goût pour les histoires de famille: les lasagnes de ma mère, pour le réconfort. Alors que je n’en prendrais jamais dans un restaurant.
… un paysage?
Facile, les Dents-du-Midi. Des montagnes, j’en vois beaucoup, mais celles-ci ont du caractère. C’est la maison, mes racines. Quand je suis ici, je sais que tout va bien se passer.
… un moment de la journée?
Je ne rate jamais le petit-déjeuner. C’est le moment où je me pose et je mange un vrai English breakfast. Avec des œufs, toujours, mais aussi des avocats, du bacon ou du saumon. Pas de jus de fruits, plutôt du thé noir.
… le pire moment de votre carrière?
Mon déclassement aux Jeux de Pékin, cette injustice. Cela a été plus loin que le côté sportif, cela a touché mes valeurs profondes. Je ne comprends pas comment une erreur professionnelle aussi grande a été possible, sur un événement aussi important. Ces personnes de la FIS, je les côtoie encore à toutes les Coupes du monde...
… et le meilleur?
Avoir pu fêter ma première médaille olympique avec ma grand-mère.
… un repas?
Cela rejoint mon goût pour les histoires de famille: les lasagnes de ma mère, pour le réconfort. Alors que je n’en prendrais jamais dans un restaurant.
… un paysage?
Facile, les Dents-du-Midi. Des montagnes, j’en vois beaucoup, mais celles-ci ont du caractère. C’est la maison, mes racines. Quand je suis ici, je sais que tout va bien se passer.
… un moment de la journée?
Je ne rate jamais le petit-déjeuner. C’est le moment où je me pose et je mange un vrai English breakfast. Avec des œufs, toujours, mais aussi des avocats, du bacon ou du saumon. Pas de jus de fruits, plutôt du thé noir.
… le pire moment de votre carrière?
Mon déclassement aux Jeux de Pékin, cette injustice. Cela a été plus loin que le côté sportif, cela a touché mes valeurs profondes. Je ne comprends pas comment une erreur professionnelle aussi grande a été possible, sur un événement aussi important. Ces personnes de la FIS, je les côtoie encore à toutes les Coupes du monde...
… et le meilleur?
Avoir pu fêter ma première médaille olympique avec ma grand-mère.
Si elle parvient à revenir sans cesse à son meilleur niveau, c’est aussi grâce à un entourage médical et technique de premier ordre. La Team Smith existe. «J’ai eu la chance extraordinaire d’avoir trouvé les meilleures personnes dans leur domaine, des gens aussi passionnés que moi et qui, du coup, se rendent disponibles quand j’en ai besoin.» Elle veut mentionner le médecin du sport Maxime Grosclaude, le médecin généraliste Klaus Hilscher, le physio Mladen Simic, le préparateur physique Joachim Staub ou encore son entraîneur et acupuncteur Philippe Clément, qui va jusqu’à intégrer des éléments d’arts martiaux, pour lier le corps et l’esprit. Ils l’ont tenue debout. «J’ai même perdu 4 kilos. Je leur disais: «Je ne suis pas prête, pas en forme, c’est une catastrophe.» Eux ont pris un léger recul: «OK, Fanny, on n’a pas pu faire tout comme il le fallait mais, au final, tu es encore capable d’y arriver.»
Alors elle l’a fait, les médailles brillent sur le petit banc. Elle regarde autour d’elle, le ruisseau, le paysage de Villars. Pense à ceux qui l’entourent, elle si attachée à ses racines. «Mon histoire familiale et tout ce qu’on m’en raconte, c’est important pour moi. Il faut dire que j’ai une famille pleine de récits particuliers...»
Elle cite la vie romanesque de son père, qui «a fait trois fois le tour de la Terre très jeune». Fils d’un critique de musique classique, il a rencontré une foule de personnalités, comme le dalaï-lama, et voyagé jusqu’en Afrique, où il a carrément failli se faire tuer par un éléphant. Elle raconte aussi avec gourmandise les mésaventures épiques de son arrière-grand-oncle anglais: il fut le capitaine de navire qui transporta le plus de soldats lors de la Première Guerre et alla jusqu’à croiser en pleine mer le bateau sur lequel son propre fils partait combattre.
Ces épisodes dignes de Tintin l’ont bercée. Avec les médailles posées dans ce coin de montagne, la championne vient d’ajouter son propre chapitre au livre d’aventures de la tribu Smith.
Cet article a été publié initialement dans le n°11 de «L'illustré», paru en kiosque le 12 mars 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°11 de «L'illustré», paru en kiosque le 12 mars 2026.