La glace, vue d’en haut, rassure presque. Une surface blanche, compacte, figée. Elle donne l’illusion d’un sol. Mais dès que l’on passe dessous, tout change. La lumière se fragmente, le silence devient dense, le temps ralentit. À Montriond, de mi-décembre à mi-mars, le lac se transforme en plafond. C’est là que l’Evian Resort propose plongée et apnée sous glace. Pas pour battre un record. Pas pour descendre profondément. «L’idée est de rester en surface et d’admirer la glace vue de dessous», explique le chargé d’activités, Patrice Feraco.
Pour ceux qui tentent l'apnée, la progression se fait d’un trou à l’autre, espacés de cinq mètres. Les quatre ouvertures sont reliées par une ligne de vie. Le corps est accroché, sécurisé. Le geste est simple: se tracter, glisser, lever les yeux et surtout profiter. Sous la surface, la glace n’est plus une plaque uniforme. Elle devient relief, matière, bulles suspendues. «On a envie d’admirer tout ça, c’est ça qui est assez magique.»
«Ça paraît complètement contre-nature»
Ce qui marque, ce n’est pas l’effort. «Il est minime», précise Patrice Feraco. L’apnée sous glace ne cherche pas la performance. Elle impose autre chose: accepter de ne pas pouvoir sortir à tout moment, accepter la contrainte du trou suivant. La glace au-dessus de la tête rappelle une évidence: l’être humain évolue ici hors de son élément.
«Ça paraît complètement contre-nature quelque part.» C’est sans doute là que tout se joue. Dans cette fraction de seconde où l’instinct freine, où le mental se met des barrières. «On se met énormément de limites qui n’ont pas lieu d’être. On se rend compte que faire cinq mètres en apnée sous l’eau, même sous la glace, ce n’est rien du tout.»
Activité sans danger
Le cadre, lui, est strict. Une ligne de vie continue, un encadrement attentif, une progression balisée. «On est accrochés à cette ligne de vie, donc il ne peut rien arriver», assure Patrice Feraco. La sécurité ne supprime pas la sensation, elle la rend possible. Le froid, lui, devient étonnamment secondaire.
«On ne sent pas du tout le froid en fait», souligne notre interlocuteur. La combinaison, si on souhaite la porter, protège. Restent les picotements au bout des membres, la densité de l’eau, la perception plus aiguë de chaque mouvement. Le corps flotte, porté par la flottabilité. Celle-ci oblige même le port d'une ceinture de plomb. «Le physique n’a pas réellement d’importance. C’est vraiment dans la tête que se joue l’envie d’essayer l’expérience.»
«On est dans le contemplatif»
Sous la glace, plus de repères familiers. Seulement une lumière filtrée et le fil d’Ariane qui guide la progression. «On est dans le contemplatif et dans le dépassement de soi. Sans prendre de risque, je le rappelle.» Au moment de ressortir, pas d’euphorie démonstrative, mais un constat intérieur. «On est content de l’avoir fait parce qu’on ne se l’imaginait pas avant», confie le chargé d’activités de l’Evian Resort.
La glace finira par fondre. Le lac redeviendra un paysage ordinaire. Mais pour ceux qui auront glissé quelques mètres sous sa surface, restera cette image inversée: un plafond translucide, traversé de lumière, et la sensation d’avoir, l’espace d’un instant, repoussé une frontière que l’on croyait infranchissable.