Viktor Orban appartient-il au passé? Pas si sûr. La relève pro-Poutine en Europe s'est manifestée ce dimanche en Bulgarie. Même si le dépouillement est toujours en cours, la victoire écrasante aux législatives du parti de l'ancien président bulgare Roumen Radev a de quoi faire saliver Moscou. Créditée d'environ 130 sièges de députés sur 240, la formation politique de cet ancien pilote de l'armée de l'air bulgare à l'époque de l'ex-URSS va disposer de la majorité absolue. Soit l'exact inverse de ce qui s'est passé voici une semaine en Hongrie, où le parti Fidesz de Viktor Orbán a subi une défaite écrasante dans les urnes, avec seulement 55 députés sur 199.
Que conclure de ce scrutin en Bulgarie, pays de 6,5 millions d'habitants devenu membre de l'Union européenne le 1er janvier 2007, où l'extrême droite nationaliste soucieuse de ménager Moscou – réunie ce week-end à Milan – a toujours été en embuscade? D'abord que la guerre en Ukraine continue de fracturer l'UE et ses nouveaux membres issus de l'ex-bloc soviétique. Roumen Radev (62 ans) a toujours considéré que la Crimée fait partie de la Russie, et il ne s'est jamais privé, comme chef de l'Etat (de 2017 à 2026), de le répéter à ses interlocuteurs à Bruxelles.
Ensuite que cette fracture ukrainienne est assurée de durer, voire de s'amplifier, lorsque ce pays en guerre depuis le 24 février 2022 frappera pour de bon aux portes de l'Union. Comme Viktor Orban, mais aussi comme le Premier ministre slovaque Robert Fico ou le chef du gouvernement tchèque Andrej Babiš, le vainqueur des législatives bulgares ne veut pas entendre parler d'une intégration communautaire de ce grand voisin de l'est, et encore moins d'un processus d'adhésion accélérée. Avec ces dirigeants européens-là, tout ce qui touche à Kiev et au destin européen des Ukrainiens est simplement explosif.
L'intégration européenne, talon d'Achille
L'autre enseignement de ces législatives bulgares est, paradoxalement, la réussite de leur intégration européenne. Le niveau de corruption des élites locales n'est plus admis par la population, tout comme cela a été le cas en Hongrie. Le débat public est ouvert, laissant place aux ingérences étrangères en provenance de Russie. Et, plus grave, une forme d'égoïsme communautaire s'est installée, comparable à la fièvre anti-migratoire qui s'empare souvent des enfants d'immigrés. En clair: la Bulgarie, comme la Hongrie, ne veut pas que les Ukrainiens, qui sortiront du conflit à la fois blessés et très légitimes sur le plan de leur engagement pro-européen, leur damnent le pion et assèchent la manne des fonds européens. La concurrence pour l'argent de Bruxelles est le sous-texte de tous ces scrutins. A quoi bon accueillir de nouveaux pays membres qui, demain, deviendront des concurrents, voire des rivaux, plus que des partenaires?
Insécurité économique
Dernière leçon en provenance de Sofia: l'insécurité économique individuelle engendrée par l'adoption de la monnaie unique depuis le 1er janvier de cette année. Dernier pays à intégrer la zone euro, dont elle est le 21e membre, la Bulgarie est en train de connaître une poussée inflationniste accélérée par le désordre énergétique mondial provoqué par la guerre en Iran et la fermeture du détroit d'Ormuz. Le prix de l'immobilier explose. La peur de la paupérisation des retraités, déjà très fragilisés, ne fait que s'accroître. Là où la Hongrie, restée fidèle au forint, peut espérer profiter de son taux de change pour redresser son économie et attirer les investisseurs, la Bulgarie se retrouve pieds et poings liés aux décisions de la Banque centrale européenne. Du gâteau économique pour les nationalistes…
Reste enfin le dilemme stratégique: membre de l'OTAN, la Bulgarie va désormais plaider, comme le souhaite un certain Donald Trump, pour un apaisement maximal avec la Russie. À la fracture politique avec Bruxelles risque donc de s'ajouter une fracture stratégique, que ne manquera pas d'exploiter Washington. Les Européens pensent être débarrassés du syndrome Orbán ? Ils vont maintenant devoir soigner le syndrome bulgare, que Moscou rêve d'instrumentaliser.