Par Richard Werly
Le Brexit: bien trop Anglais, pas assez Suisse

L'échec des dix années qui ont suivi la victoire du «Leave» au Royaume-Uni s'explique largement par l'hubris fatal des Brexiters. La Suisse offrait pourtant un modèle, selon notre journaliste Richard Werly.
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Richard WerlyJournaliste Blick

Le jugement de l'histoire est, dix ans après, presque sans équivoque. Le Brexit, ce divorce aux forceps du Royaume-Uni avec l'Union européenne à l'issue du référendum du 23 juin 2016, a plongé le pays dans un chaos politique sans précédent. Ceux qui promettaient de «Take Back Control», c'est-à-dire de reprendre le contrôle des frontières, de l'économie et de la souveraineté des îles Britanniques, en sont pour leurs frais. L'immigration n'a pas été jugulée, la prospérité et la transformation en «Singapour-sur-Tamise» ne sont pas au rendez-vous. Et, dans le domaine de la défense, les liens entre Londres et les Européens n'ont jamais été aussi étroits.

Pourquoi ce gâchis, et cette apparente incapacité de l'élite politique britannique à surmonter les passions de ce divorce houleux, entré en vigueur en janvier 2020, donc il y a quand même plus de six ans ?

Une première responsabilité incombe, évidemment, aux gouvernements successifs, et en particulier à l'establishment conservateur, incapable de tenir les promesses de campagne de Boris Johnson, l'homme qui contribua à faire basculer l'opinion avec pour seul objectif de parvenir au 10 Downing Street. Une seconde explication tient aux circonstances internationales : guerre en Ukraine depuis le 24 février 2022, puis retour au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025. Mais un troisième facteur a surtout plongé le pays dans la crise : l'incapacité à réunir un plus petit dénominateur politique commun sur la question européenne, doublée de l'absence de contre-offensive réussie face aux harangues national-populistes de Nigel Farage et de son parti Reform UK.

Pas assez suisse

En clair, le Brexit s'est avéré bien trop anglais et pas assez suisse. Pourquoi? Parce que la Suisse – qui n'a jamais eu à divorcer, car elle n'a jamais intégré l'Union européenne – a toujours su préserver, sur ce dossier très épineux des relations bilatérales, deux atouts de taille : le lien entre l'exécutif et la population, et la maîtrise technique des dossiers en discussion. Le Royaume-Uni, depuis le référendum du 23 juin 2016, a procédé à l'inverse. Ses négociateurs (régulièrement démissionnaires) ont cru que le forcing politique serait la solution avec Bruxelles. Ses Premiers ministres successifs ont masqué les chiffres aux électeurs, enchaînant les promesses intenables. Alors que les diplomates helvétiques ciselaient des accords et répétaient à leurs interlocuteurs européens que ces derniers seraient soumis au peuple, les Britanniques cherchaient à se tirer au plus vite d'un guêpier qu'ils avaient eux-mêmes provoqué. Au lieu de regarder les faits, ils ont passé leur temps à se renvoyer la responsabilité du désastre.

Pas un modèle

La gestion suisse du dossier européen n'est absolument pas un modèle exportable. La nature même de la Confédération, son système de gouvernement, sa démocratie directe et l'obligation de compromis au Conseil fédéral constituent une exception. Deux éléments, en revanche, auraient dû inspirer les Britanniques. Le premier est l'absolue nécessité d'une équipe de négociateurs familiers des arcanes bruxelloises et prêts à jouer la montre, s'il le faut, pour obtenir davantage de concessions. Le second est la définition d'un objectif commun, soutenu par l'élite économique. Les milieux d'affaires britanniques ont beaucoup perdu en rejetant l'Europe et en la caricaturant. Ils ont nié l'évidence qu'est l'importance du marché unique. Ils n'ont pas vu venir la vague protectionniste mondiale qui a ruiné leurs espoirs d'accords commerciaux XXL.

Pas une fatalité

Le Brexit ne doit pas être une fatalité. Il doit être possible, pour un pays membre, de sortir de l'Union européenne ou, pour un non membre, de s'y associer partiellement. Nos peuples doivent pouvoir dire «non». Mais à une condition : que les dirigeants en assument les conséquences et que le coût du divorce ou de la non-association avec ce bloc, aussi imparfait qu'incontournable, soit répété et expliqué.

La Suisse a fait cette part du travail. Le Royaume-Uni paie le prix de n'avoir pas voulu le faire.

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