Pas catalogué «quérulent»
Pourquoi le tueur de Sion était-il autorisé à posséder des armes?

Le présumé tueur de Sion, qui a perpétré deux homicides le lundi 11 décembre — et avoué ces derniers depuis — détenait deux armes en toute légalité, depuis 2017. Pourquoi le profil psychologique de l'homme, qui semble problématique, n'a pas alerté les autorités?
Publié: 15.12.2023 à 17:31 heures
Le tueur présumé possédait des armes déclarées.
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Daniella GorbunovaJournaliste Blick

Pourquoi possédait-il des armes, dont deux héritées et enregistrées à la police cantonale, sans que personne ne s'en alarme? «Un fusil semi-automatique de marque Browning calibre 12/70 et de la munition» ont été retrouvés dans la voiture du tueur de Sion* lors de son interpellation le lundi 11 décembre, indique un communiqué de presse de la police valaisanne, publié le jeudi de la même semaine.

D'après les forces de l'ordre, c'est supposément avec cette arme que le prévenu aurait abattu ses deux victimes. Aussi, «deux carabines, un téléphone portable, du matériel informatique, des objets et des documents ont été séquestrés en différents endroits pour être analysés», peut-on lire dans la missive des forces de l'ordre.

Cela signifie que le prévenu aurait été en possession de trois armes au total. Toutes trois légalement acquises? Le Ministère public du Valais n'a pas répondu à nos sollicitations à ce propos. Pour rappel, lundi matin entre 7h et 8h, l'auteur présumé S. a abattu deux personnes et blessé grièvement une troisième, dans deux lieux distincts à Sion. L'une des victimes décédées est une femme de 34 ans que S. connaissait et qu'il aurait harcelée, notamment sur internet.

Le prévenu a non seulement avoué le double homicide aux autorités ce jeudi, il a aussi tenté d'expliciter son geste dans une lettre et une vidéo d'une heure vingt, transmises à certains médias. Il y argue notamment: «Il y a une personne qui dit des conneries sur moi depuis des années. Aujourd’hui, même ma famille dit des choses. Ç'a duré vingt ans avant que cela m’énerve à ce point. C’est terminé.»

Des antécédents qui auraient dû alerter?

Des mesures d'éloignement ont même été prononcées à l'encontre du prévenu début 2023. Jusqu'à ce que Tara C.** ne rétropédale et ne retire finalement sa plainte civile, pour des raisons inconnues. C'était la dernière de toute une série de procédures qui ont opposé, dès 2018 et jusqu'en 2023 encore, Tara C. à S. Le tueur de Sion fut tantôt plaignant, tantôt prévenu dans ces affaires, qui ont toutes fini classées (avec un cas de non-entrée en matière).

L'autre victime de S. était un homme de 41 ans: c'était l'ancien patron du tueur présumé. Le quarantenaire avait, lui aussi, entamé une procédure contre S. Un jugement de condamnation du Tribunal d’Hérens et Conthey pour injure, enregistrement non autorisé de conversation et menaces a été rendu en septembre 2023 — S. a fait recours. Le dossier est toujours ouvert.

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Revenons au fusil et aux carabines. Un permis d’acquisition d’armes a été délivré à S. en 2017, après qu'il en a fait la demande pour deux armes dont il aurait hérité. À ce moment-là, S. n'avait pas encore de démêlés civils ou pénaux avec ses futures victimes. Son casier judiciaire était vierge.

Plus tard, la même année, il sera condamné par un Tribunal militaire à deux jours-amende, avec un sursis durant deux ans, pour insoumission ou absence injustifiée. La police valaisanne, interrogée à ce propos, précise à Blick: «La loi fédérale sur les armes prévoit le refus de délivrer une arme à une personne si celle-ci fait l’objet de deux mentions au casier judiciaire.» 

Pas «quérulent», vraiment?

Une seule mention au casier judiciaire, donc. Qui plus est sans lien avec des actes de violence. Les autorités l'ont répété à la conférence de presse donnée lundi, dans la foulée des homicides: l'individu «n'était pas catalogué comme quérulent» (ndlr: qui a une tendance pathologique à chercher querelle et à revendiquer une réparation disproportionnée d’un préjudice réel ou imaginaire). D'où, aussi, le fait qu'il était autorisé à posséder des armes. 

«Actuellement, 80 personnes figurent sur la liste des quérulents en Valais», nous précise le Ministère public. Mais alors, si S., dont la vidéo envoyée aux médias fait état de son sentiment d'être harcelé et persécuté par tous, n'était pas un individu «quérulent», que faut-il remplir, comme critères, pour être considéré comme tel?

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En ligne, ça ne compte pas

Interrogé à ce propos, le lieutenant Stève Léger, responsable de la communication de la police valaisanne, dresse la liste des éléments qui alertent habituellement les autorités. «Le quérulent est une personne qui multiplie les interventions agressives contre des autorités et des tiers, sur la base de revendications infondées, et avec des menaces concrètes, explique le communiquant à Blick. Ces comportements débouchent sur le dépôt de multiples plaintes ou dénonciations pénales contre l’intéressé.»

Et le lieutenant d'ajouter: «Ces derniers conduisent à des interventions policières régulières sur le terrain pour protéger les personnes et les institutions. Des échanges réguliers sur les réseaux sociaux, même menaçants, ne peuvent pas à eux seuls suffire à cataloguer l’individu comme quérulent.» 

Le valaisan Jean-Luc Addor est avocat, conseiller national UDC et président de ProTell, qui défend un «droit libéral» quant aux armes à feu en Suisse. (Image d'archives)

Contacté, l'avocat valaisan et conseiller national de l'Union démocratique du centre (UDC) Jean-Luc Addor pense que ce qu'il s'est passé n'est pas un motif pour durcir la législation sur les armes. Pour lui, s’il est appliqué, le droit en vigueur protège suffisamment la sécurité publique.

Celui qui est aussi président de PROTELL, l'association «pour un droit libéral sur les armes», n'est pas étonné par le fait que les réseaux sociaux ne soient pas systématiquement surveillés par les autorités. «Car, imaginez seulement: cela voudrait dire que nous serions tous espionnés en permanence par la police...»

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La police avait-elle assez d'éléments?

Quid de la mesure d'éloignement prononcée contre S. à la demande de Tara C.? Bien qu'elle a été finalement levée à la demande de la jeune femme, un individu faisant l'objet d'une telle mesure devrait-il posséder légalement des armes?

Quoi qu'il en soit, le Ministère public affirme, dans un échange de mails, qu'il n'avait pas connaissance de ces mesures. Car elles ont été «prononcées en principe par un tribunal civil, et nous n’en sommes pas automatiquement informés.»

Un avocat valaisan qui a souhaité conserver l'anonymat pour s'exprimer plus librement, affirme quant à lui, à l'autre bout du fil: «La vraie question qui se pose dans cette affaire est, en réalité, très factuelle: la police valaisanne disposait-elle d'éléments qui auraient dû la conduire à saisir les armes que cet homme détenait légalement?» À ce jour, la question reste ouverte.

*La présomption d'innocence s'applique tant que le jugement n'a pas été rendu.  

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**Pseudonyme. Identité connue de la rédaction.  

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