Ils se sentent trahis
Pourquoi les Italiens sont en colère contre l'Union européenne

Au coeur de la crise migratoire de 2018, 70% des Italiens disaient avoir «peu» ou «plus du tout» confiance dans l'UE. La guerre en Ukraine a modifié la donne. 54% d'entre eux soutiennent la politique de l'UE. Mais entre Rome et Bruxelles, la blessure est profonde.
Publié: 24.09.2022 à 11:05 heures
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Dernière mise à jour: 24.09.2022 à 11:59 heures
Le leader de la «Ligue du Nord» Matteo Salvini est l'un des détracteurs les plus farouches de la politique européenne sur l'immigration. Avec 12% environ des intentions de vote, son parti est toutefois nettement devancé par «Fratelli d'Italia»
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Richard WerlyJournaliste Blick

C’est l’histoire d’un universitaire pondéré, d’une bateleuse sans pitié, d’un politicien cynique épris de Vladimir Poutine et d’un vieux milliardaire prêt à tout pour finir sa carrière sous les ors d’un palais de la République Italienne.

Cette histoire, c’est celle de l’Italie, qui s’apprête dimanche à renouveler ses 400 députés et ses 200 sénateurs, selon un nouveau mode de scrutin mixte à un seul tour: 37% des sièges de députés au scrutin majoritaire et 63% à la proportionnelle. L’histoire, surtout, d’un désamour entre l’Italie et l’Union européenne, cette grande famille communautaire née avec le traité de Rome, signé en 1957.

La solitude de l’universitaire Enrico Letta

L’universitaire? Enrico Letta, 56 ans, alias «le nonce médiateur» ancien président du conseil (2013-2014), parfait francophone, patron du parti démocrate (centre gauche), crédité d’environ 21% des voix, dont la «remontada» constituerait la surprise politique dominicale.

La bateleuse? Giorgia Meloni, révélation de la campagne électorale, patronne du parti d’extrême-droite «Fratelli d’Italia», en tête des sondages avec 25% des intentions de vote et cheffe du bloc de droite aux côtés du politicien pro-Poutine Matteo Salvini (la Lega) et du vieux milliardaire Silvio Berlusconi.

Reste un joker: l’ancien président du Conseil Giuseppe Conte (2018-2021), affairé à surfer sur les décombres du mouvement protestataire Cinq Etoiles (crédité de 12 à 13% des voix). Bienvenue dans le paysage politique transalpin où tous les «caïmans» se déchirent plus ou moins le même cadavre: celui de l’Italie européenne.

Marco Damilano a dirigé, à Rome, le magazine «L’Espresso»: «L’Italie est le miroir des difficultés des démocraties européennes nous répète-t-il, après avoir déjà tiré le signal d’alarme lors des précédentes législatives, en 2018. Les Italiens sont de plus en égoïstes. Ils ne comptent plus que sur eux-mêmes car ils estiment qu’à Bruxelles, on ne les écoute pas».

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Le syndrome du carnet de chèques

Appelons cela le syndrome du carnet de chèque. Avec une dette publique équivalente à 150% de son produit intérieur brut, l’Italie crève tous les plafonds budgétaires. Malgré ça, la péninsule est le premier bénéficiaire du plan de relance communautaire «Next Generation EU»: 191 milliards d’euros sur 750 milliards. Jackpot! Sauf que cette générosité communautaire n’altère pas la colère populaire, attisée par le sentiment d’abandon de l’Italie face à l’immigration clandestine et par le sentiment de déclassement, dans la péninsule, face au tandem franco-allemand. Surtout quand la Commission européenne prétend, en plus, s'assurer de la discipline italienne avec ses instruments juridiques, comme l'a promis sa présidente Ursula Von der Leyen cette semaine. «C'est quoi, une menace? Arrogance honteuse. Respectez le vote, libre, démocratique et souverain du peuple italien! Amis de tous, valets de personne», a aussitôt riposté Matteo Salvini.

Retrouvez le débat Letta-Meloni du «Corriere della Sera»:

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«Va fan culo Bruxelles!» (Va te faire foutre Bruxelles) me lâche, sur le port de Gênes, un partisan de Giorgia Meloni. Luigi est assis dans l’un des cafés qui fait face au port. Il ponctue chacune de ses phrases de ce «Va fan culo», qui résume la tonalité politique du moment. Berlusconi, l’octogénaire insubmersible, incarne cette désinvolture, à force de vouloir rester coûte que coûte en piste à la tête de son parti de droite «Forza Italia».

Matteo Salvini, le leader de la «Ligue du Nord» (12% des intentions de vote) rêve de redevenir ministre de l’intérieur pour «envoyer se faire voir l’Europe et ses règles de droit sur l’accueil des étrangers». Donnée gagnante, Giorgia Meloni, prudente en public pour ne pas effrayer Bruxelles, jure en privé qu’elle ne se laissera jamais «étrangler» par l’UE et promet des lois pour restaurer la primauté du droit national, consciente que l’europhobe Salvini est en embuscade. Les «Cinq Etoiles» sont contraints au slalom entre leur faction pro-européenne et ceux qui ne supportent pas l’Union. Seuls Enrico Letta et Matteo Renzi, autre ex président du conseil, s’époumonent à dire que l’Italie a besoin de l’Europe.

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L’Union européenne, cible parfaite. L’Italie, troisième économie de la zone euro, se considère aujourd’hui paradoxalement comme une parente pauvre de l’édifice communautaire. L’un des pères de l’Europe était pourtant le démocrate chrétien, Alcide de Gasperi, président du conseil de 1945 à 1953.

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Mais tout a déraillé. Le journaliste Richard Heuzé est l’auteur de «L’esthétique du miracle» (Ed. Nevicata), un livre sur l’âme de l’Italie. Il n’est pas étonné de ce «Va fan culo» à l’intention de Bruxelles. «Les Italiens sont déconnectés. Les vagues de migrants et la colère populaire que cela a engendré ont rompu le cordon ombilical avec l’UE. Pour beaucoup, l’Europe doit payer, un point c’est tout». L'exode des jeunes pèse également de tout son poids: des dizaines de milliers de moins de 30 ans partent chaque année pour travailler hors du pays.

Le choc des personnalités a aussi été frontal. Le chef du gouvernement sortant (il a démissionné le 21 juillet, faute de majorité), le très respecté banquier Mario Draghi, a toujours pris soin de se tenir à l’écart de l’arène politique.

Draghi, ou l’arrogance européenne? «On a quand même le droit d’élire celui qui siégera au palais Chigi (la présidence du conseil) juge, dans le quartier du Trastevere à Rome, le patron de l’Osteria Nannarella, un restaurant prisé des politiciens. Si on écoutait Bruxelles, on laisserait les eurocrates diriger le pays».

Pas question de rompre avec le protecteur américain

«Va fan culo» l’Union européenne, mais pas question en revanche de rompre avec le protecteur Américain. Les Etats-Unis ont, depuis la seconde guerre mondiale, toujours surveillé l’Italie de près. Ils s’y sont employés, jadis, à contrer l’influence du parti communiste par tous les moyens, officiels ou clandestins. L’Otan a son QG maritime à Naples.

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Résultat: tous les politiciens italiens, ou presque, baisent les babouches de Washington et du Pentagone. Même la très droitière Giorgia Meloni, héritière du courant fasciste et amie revendiquée du premier ministre hongrois Viktor Orbán, a rassuré ses interlocuteurs américains en promettant de continuer à soutenir l’Ukraine et à lui livrer des armes.

Le seul à se cabrer un peu a été Matteo Salvini, connu pour ses penchants pro-Poutine. Berlusconi a estimé ce jeudi que le président Russe a été «forcé» à envahir l’Ukraine. N’empêche: tous sont au garde-à-vous, ou presque. La publication voici quelques jours d’un rapport américain sur les interférences financières russes dans les campagnes électorales d’une vingtaine de pays a servi d’avertissement.

Pourquoi se priver de voter pour les extrêmes?

La conclusion de nombreux électeurs italiens: Pourquoi se priver de voter pour les extrêmes puisque Bruxelles continuera de signer les chèques et que l’oncle Sam sera là pour éviter les dérapages économiques et stratégiques trop problématiques?

«Les Italiens adorent croire aux promesses mirifiques. Nous sommes comme ça, que voulez-vous reconnaît, inquiète, la philosophe Michela Marzano, ancienne députée de gauche. Or pour le moment, les Italiens veulent des assurances sur leurs fins de mois, une fermeté sur les migrants et la garantie que nous aurons du gaz en provenance d’Algérie ou de Libye (Alger est le premier fournisseur de la péninsule)».

Et pour le reste? «Va fan culo» !

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