Il y a 50 ans à Lisbonne
Ce que la Suisse doit au Portugal de la révolution des œillets

Il y a 50 ans, la dictature de Salazar était renversée au Portugal. Pour la Suisse, pays d'émigration traditionnel des Portugais, les conséquences furent énormes. La démocratie était désormais l'horizon
Publié: 25.04.2024 à 10:37 heures
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Dernière mise à jour: 25.04.2024 à 10:42 heures
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Un jeune homme prononce un discours, le 1er mai 1974, sur la place du Rossio à Lisbonne, tandis qu'un char d'assaut avec des soldats du Mouvement des forces armées garde la place, après le coup d'État militaire du 25 avril qui a renversé le gouvernement autoritaire de l'"Estado Novo" et la révolution des oeillets.
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Richard WerlyJournaliste Blick

Le cœur d’une partie de la Suisse a des raisons de battre très fort ce 25 avril 2024. Il y a cinquante ans, la révolution des œillets transformait en effet le Portugal, pour donner naissance au pays moderne et démocratique que l’on connaît aujourd’hui. Un bouleversement qui, en plus d’affecter la vie du pays entier, a souvent bousculé l’existence de centaines de milliers de travailleurs immigrés portugais employés et établis dans la Confédération helvétique. Adieu Salazar, le dictateur en place depuis les années 30! La presse suisse romande dépêche alors de nombreux envoyés spéciaux sur place. Un Portugal démocratique et bientôt européen? Peu d’observateurs jugeaient cela possible dans les années 60.

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L’ironie terrible est que ce cinquantième anniversaire de la révolution des œillets, fêté par la population à Lisbonne et dans les grandes villes du pays, se conjugue aujourd’hui avec le retour au premier plan d’une force politique nostalgique de l’époque autoritaire. Aux dernières élections législatives du 10 mars, le parti national-populiste Chega a raflé 18% des suffrages, et envoyé une cinquantaine de députés au Parlement. Il est désormais en position de quasi-favori pour les élections européennes du 9 juin.

Chega, dirigé par l’ex-socialiste André ventura, a émergé sur le thème du rejet de l’immigration et des roms. Il reste pour le moment dans l’opposition, puisque la droite traditionnelle sortie victorieuse du scrutin a décidé de ne pas l’accueillir au sein d’une coalition gouvernementale. Soit. Mais le signal est fort. Les militaires Portugais qui déboulonnèrent le régime de Salazar le 25 avril 1974 avaient ouvert la voie au pluralisme. Un demi-siècle plus tard, les partisans de Chega n’hésitent pas à réécrire l’histoire. Pour eux, António de Oliveira Salazar était d’abord un «homme d’État». Sa réhabilitation politique est en marche.

Que reste-t-il de Salazar?

Et pour la Suisse, cela signifie quoi? Entre 250 000 et 300 000 Portugais résident en permanence en Suisse où beaucoup ont fait souche. Leurs enfants, nés dans le pays, ont souvent été naturalisés. Que reste-t-il de Salazar (mort en 1970) et de la révolution des œillets dans leur imaginaire communautaire et familial? La réalité est que les opinions sont divisées. Le régime de «l’État nouveau» de Salazar demeurait généralement populaire dans les campagnes portugaises qui ne connaissaient rien d’autre comme alternative politique depuis les années 30.

Le dictateur, très catholique, était en plus crédité d’avoir évité à son pays de sombrer dans la Seconde Guerre mondiale… comme la Suisse, protégée par sa neutralité. Fait intéressant, lorsqu’un musée a été envisagé en mémoire de cette période fasciste portugaise, dans la ville de Santa Comba Dao, située dans la région de Viseu (nord), de nombreux donateurs «secundos» (portugais de l’étranger) avaient accepté de contribuer financièrement. Le projet a finalement été abandonné en 2021, compte tenu de l’opposition farouche de la gauche et des associations d’anciens détenus de la dictature.

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Une révolution (un peu) helvétique?

La révolution des œillets, une révolution (un peu) helvétique? Pas complètement faux. A l’époque déjà, les jeunes émigrés portugais revenus au pays après des années d’étude ou de séjour en Suisse militent dans les rangs des opposants à Salazar. Mais c’est surtout le visage de l’émigration portugaise qui va changer. Dans les années 80, le pays ouvre grand ses portes. Ses travailleurs et étudiants s’exilent et le mouvement ne cessera d’augmenter jusqu’à l’entrée du Portugal dans la Communauté européenne le 1er janvier 1986, neuf ans après le dépôt de sa candidature en 1977.

Le journaliste suisse Jean-Jacques Fontaine raconte cette période dans son livre tout juste publié «La révolution des œillets a 50 ans. Exilés et émigrés portugais en Suisse. 1974-2024» (Ed. L’Harmattan). Son ouvrage regorge de témoignages. La preuve des liens étroits entre la Suisse et le Portugal. Entre les edelweiss des Alpes et les œillets rouges des campagnes portugaises…

À lire aussi: «Portugal. Les œillets d’Amalia» de Michel Zumkir. Ed Nevicata

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