Une stratégie bien rodée
A coups de mensonges, Trump a transformé la femme tuée par l'ICE en «terroriste»

Aux Etats-Unis, les camps politiques se déchirent à tel point qu'ils ne partagent pratiquement plus aucune réalité commune. Qu'advient-il d'une démocratie lorsque la loyauté prime sur les faits? Analyse.
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Le président américain Donald Trump a défendu le tireur, affirmant qu'il avait agi en légitime défense.
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Fabian Eberhard

Peut-on faire oublier la réalité en l'étouffant sous une couche de mensonges ?

Renee Nicole Good avait à peine perdu la vie que le gouvernement américain présentait déjà sa propre version des faits concernant sa mort, survenue mercredi 7 janvier. Selon Donald Trump, cette mère de trois enfants, tuée à Minneapolis par un agent de l'ICE, aurait attaqué «violemment et délibérément» la police de l'immigration armée à l'aide de son SUV. La secrétaire à la sécurité intérieure, Kristi Noem, évoque pour sa part un cas de «terrorisme intérieur».

La politique post-factuelle n'est pas un phénomène nouveau aux Etats-Unis. Mais cette semaine, l'absence d'efforts fournit par le président américain pour rendre plausible sa version de la réalité auprès de sa base MAGA a été plus frappante que jamais.

Tout le monde peut voir les images

Et pour cause. Les événements ont été filmé. N'importe qui peut visionner les images en ligne, sous différents angles. On y voit Renee Nicole Good faire signe aux agents de l'ICE pour qu'ils traversent. Les séquences montrent ensuite sa voiture tentant de s'éloigner d'eux – et non de s'en approcher. On aperçoit enfin un agent masqué sort son arme et lui tire une balle en plein visage.

Trump a déclaré que l'agent se trouvait dans une situation de vie ou de mort: «Elle s'est comportée d'une manière horrible. Et puis elle l'a renversé». Le président a ajouté qu'il est difficile à croire que l'agent soit encore en vie. Les images contredisent cette version: la voiture effleure à peine l'agent, qui s'enfuit, sans blessure apparente, après l'incident.

Le gouvernement américain réinterprète tant la violence de l'ICE comme que la notion de légitime défense. Avec un objectif clair: transformer la victime en agresseur. Et le fait que le maire démocrate de Minneapolis ait qualifié le récit de Washington de «bullshit complet» devrait laisser les partisans de Trump indifférents.

La loyauté plutôt que les faits

Car pour les soutiens du président américain, la question est vite réglée. Dès le moment où Trump affirme qu'il s'agissait de légitime défense, alors c'était effectivement de la légitime défense à leurs yeux. La vérité ne semble plus découler de faits vérifiables, mais uniquement de loyauté politique. Les deux grands camps politiques américains – démocrates et républicains – se sont complètement éloignés l'un de l'autre. A tel point qu'ils ne reste pratiquement rien de la réalité commune.

L'attaque du mouvement MAGA contre la vérité n'en est pas à ses débuts. L'affaire de Minneapolis illustre avec quelle constance Trump et son entourage ont perfectionné leurs méthodes autoritaires. La population est appelée à se méfier de ce qu'elle voit de ses propres yeux au profit de la seule version de Washington. Du gaslighting institutionnel.

Quelle est la part de 1984 dans l'Amérique de 2026?

Tim Walz, le gouverneur démocrate du Minnesota, a cité jeudi le roman dystopique de George Orwell, «1984»: «Le Parti vous a appris à ne pas vous fier à ce que vous voyez et entendez. Il s'agit de son principe fondamental, le plus important.» Quelle est la part de 1984 dans l'Amérique de 2026?

Une chose est sûre: le meurtre de Renee Nicole Good a exacerbé le débat autour des rafles de l’ICE. Selon le «New York Times», il s'agit du neuvième cas connu où des agents de l'immigration tirent sur des personnes dans leur véhicule. Mais rarement les preuves ont été aussi accablantes et l’indignation aussi vive que lors de cet ultime épisode.

Pour justifier l'organisation rafles dans le Minnesota, Washington a d'abord évoqué une affaire de fraude: des réseaux somaliens pillaient les programmes d'aide sociale. L'ICE s'est donc déployée dans l'Etat. Avec la mobilisation de près de 2000 agents, il s'agit de l'opération de ce type la plus importante jamais réalisée dans le pays.

La déshumanisation comme stratégie

La mort de Renee Nicole Good en est le résultat. Sur son profil Instagram, elle se décrivait comme poétesse, épouse et « piètre guitariste ». Elle laisse derrière elle trois enfants âgés de 15, 12 et 6 ans.

Des actes comme ceux de mercredi sont le fruit d'une politique qui a fait de la déshumanisation une stratégie. Après l'assassinat de la députée démocrate Melissa Hortman et de son mari – également au Minnesota – et celui du militant d'extrême droite Charlie Kirk, rien ne semple pouvoir freiner la spirale de la violence aux Etats-Unis.

«Huit minutes d'horreur»

Renee Nicole Good a été abattue à seulement un kilomètre du carrefour où l'Afro-Américain George Floyd avait été tué par un policier blanc en 2020. Dès lors, cette ville du Grand Nord américain est devenu le symbole de la violence qu'un Etat pourtant démocratique est désormais capable d'exercer. Elle est également devenue le symbole des divisions qui traversent le pays. A ce titre, elle pourrait devenir une seconde fois le catalyseur d'un mouvement de protestation national.

Après la mort de George Floyd, des centaines de milliers de personnes étaient descendues dans la rue pour protester contre le racisme et les violences policières. De violentes émeutes avaient éclaté dans de nombreuses villes. Mais malgré l'ampleur de la colère et de la polarisation, il existait encore à cette époque un socle de faits universellement admis. 

Le débat portait sur l'interprétation du meurtre, et non sur les événements eux-mêmes. Donald Trump lui-même avait évoqué « plus de huit minutes d'horreur » en référence aux images choquantes du meurtre de George Floyd.

La situation est aujourd'hui bien différente. Malgré des preuves vidéo irréfutables, le gouvernement américain ne fait montre d'aucune retenue. Au lieu de promettre une enquête indépendante, il a immédiatement construit sa propre réalité, privant les autorités locales de l'accès aux preuves.

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