Qu’il s’agisse de robes à pinces fleuries lorsqu’elle était princesse, de robes de bal éblouissantes lorsqu’elle était nouvellement couronnée ou de la joyeuse garde-robe arc-en-ciel qu’elle a portée plus tard, la reine Elisabeth II a toujours utilisé la mode comme étendard au service de la politique de son pays.
Déjà toute jeune, Elisabeth Alexandra Mary Windsor aimait les belles étoffes et les beaux atours même si, tout au long de son existence, elle a privilégié la simplicité quand les occasions le permettaient. Née le 21 avril 1926, elle hérite pour son baptême de la robe qui fut portée par l’aînée des enfants de la reine Victoria. Tous les bébés royaux portèrent cette tenue sur 185 ans. La petite Elisabeth, elle, fut emmaillotée dedans à 1 mois, soit en mai 1926. Selon la commissaire de l’exposition de Buckingham Palace, Caroline de Guitaut, ce vêtement de baptême est un des exemples les plus significatifs de l’artisanat anglais et a tenu un rôle tout particulier dans la vie de la reine.
En effet, pour créer cet habit, Janet Sutherland, qui était la couturière écossaise de la reine Victoria, utilisa de la soie de Spitalfields, dans l’est de Londres, et de la dentelle de Honiton, dans le Devon. C’était ce qui se faisait de plus délicat et chic à l’époque. D’ailleurs, en amont de son union avec le prince Philip Mountbatten, Elisabeth demanda que sa robe de mariée soit faite avec les mêmes étoffes, une façon élégante de tisser un lien invisible avec ses illustres ancêtres. Il est fort probable d’ailleurs que ce soit la dernière fois que cette tenue d’exception est montrée au grand public, car elle est extrêmement fragile. Cela est probablement dû au fait que, lors de la confection de la robe, le tissu a d’abord été lavé avec du sel d’étain, un processus qui en a sûrement accéléré la dégradation.
Des robes couleurs du temps
Parmi les pièces montrées à Buckingham depuis le 10 avril, 67% n’ont jamais été exposées. En revanche et bien évidemment, elles ont toutes été portées par Son Altesse Royale et photographiées lors de voyages ou de soirées. Les pièces phares portent toutes ou presque la signature de Norman Hartnell.
Dès 1937, lors du couronnement du roi George VI, ce créateur entre dans la famille royale par la grande porte. L’épouse du futur roi lui demande de dessiner les robes des demoiselles d’honneur. Demande exécutée avec talent par ce prodige de la haute couture qui sera ensuite de pratiquement toutes les occasions. Cet homme, né dans le sud-ouest de Londres au sein d’une famille qui tenait un pub, aimait à dire: «Je déteste la simplicité, c’est la négation de tout ce qui est beau.»
Même si elle est plutôt adepte, justement, de simplicité dans son intimité, Elisabeth continuera à lui accorder sa confiance pour les grandes occasions. Il réalisera notamment deux chefs-d’œuvre. Le premier est bien sûr, en 1947, la fameuse robe de mariée avec dentelles et soie duchesse anglaises sur laquelle ont été cousues plus de 10'000 perles de culture. Cette robe, la future reine l’a payée avec des tickets de rationnement, comme l’ont fait d’autres mariées de son pays au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il faut savoir que l’exemplarité a toujours été le moteur de cette femme au destin hors du commun. La deuxième pierre d’angle de cette exposition dessinée par Hartnell est la tenue du couronnement, en 1953. Sur ce satin couleur champagne, un travail sublime et colossal a été réalisé.
Sur chaque pan de ce vêtement d’apparat ont été brodés, principalement aux fils d’or et d’argent, tous les emblèmes floraux du Commonwealth. Une façon de rendre hommage aux Etats sur lesquels allait régner, à l’âge de 27 ans, la jeune Elisabeth II. Norman Hartnell, qui fut un ami de Christian Dior, continua jusqu’à sa mort en 1979 d’imaginer des tenues de gala pour la souveraine. Notamment celles de ses voyages officiels. On disait de la souveraine en devenir qu’elle avait l’art de laisser derrière elle des cadeaux diplomatiques. Ses tenues en faisaient partie. Un des exemples que tous les historiens de la garde-robe royale relatent est celui de la tenue portée au Canada en octobre 1951.
La princesse Elisabeth laissa volontairement sa robe de bal brodée de feuilles d’érable dans sa chambre. Aujourd’hui, on peut l’admirer au Musée royal de l’Ontario. Trop fragile, elle n’a pas été déplacée à Londres. Autre tenue manquante, la «robe mimosa» portée en Australie en 1954 lors d’une soirée en son honneur organisée par Robert Menzies, le premier ministre de ce dominion. Personne ne sait où est passé ce trésor au corsage fleuri. Seul demeure le dessin de Norman Hartnell. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé de la retrouver puisque Caroline de Guitaut a mené longuement l’enquête sans que cette dernière porte ses fruits.
La mode diplomatique
Inutile de souligner que la reine a beaucoup voyagé durant sa vie. C’est une lapalissade. Mais ce que certains ignorent peut-être, c’est que ses tenues étaient choisies en fonction des destinations et de la situation politique du pays. C’est par le prisme de ce soft power qu’elle distillait des messages et ce, avec la complicité de créateurs qui l’ont accompagnée quasiment jusqu’à la fin de ces jours. Si le talent de Norman Hartnell s’exprimait principalement dans les tenues d’apparat, celui de Hardy Amies était surtout consacré au quotidien. Il commence à travailler pour Sa Majesté dès 1950, lorsqu’elle fait sa tournée au Canada. Le credo de ce couturier était simple: «Les vêtements de tous les jours d’une femme doivent être aussi beaux à la gare de Salisbury qu’au Ritz Bar.»
Il crée donc pour la reine un style vestimentaire sobre et impeccable et sera élevé en 1955 au rang de créateur royal avec Ian Thomas et Stewart Parvin. Hardy Amies confiera à un rédacteur de mode que son modèle préféré n’aimait pas les vêtements trop chics, considérés comme «très inamicaux». En 1990, il tire sa révérence pour laisser la place à de jeunes talents, mais sa maison continuera de dessiner pour Son Altesse Royale. Vers la fin de sa vie, Elisabeth II confiera le soin d’imaginer des vêtements pour le quotidien à Angela Kelly.
La puissance des accessoires
Evidemment, la souveraine ne mettait ses tiares ou ses couronnes que pour les grandes occasions. En revanche, ses fameux couvre-chefs étaient de toutes les sorties. Quant à leur couleur et à leur forme, elles étaient choisies afin que la tête royale n’échappe pas au service de sécurité lors des bains de foule. La légende – qui n’en est probablement pas une – veut que plus de 500 chapeaux trônaient dans le dressing de Buckingham Palace.
Tous avaient les mêmes particularités en plus d’être ostentatoires. Ils ne devaient pas masquer le visage et devaient permettre de facilement monter dans une voiture et d’en descendre. De nombreux chapeliers s’attelèrent à cette tâche. Il y eut d’abord le Danois Aage Thaarup, qui avait séduit la reine mère. Sa fille continua à lui accorder sa confiance et il imaginera pour elle des turbans et des chapeaux sans bord. S’ensuivront la Française Simone Mirman puis le Néo-Zélandais Philip Somerville. Il créera entre 40 et 50 couvre-chefs par an pour Sa Majesté. A sa mort, Angela Kelly fit appel à Rachel Trevor qui, elle, en imagina plus de 60.
Parmi les autres accessoires indissociables de la vie de la reine, on trouve le fameux collier de perles à trois rangs qu’elle porta jusqu’à son dernier souffle. Il prit vie au fil des ans. Dès 1935, George VI commença à offrir à sa fille une perle par année et, lorsqu’elle monta sur le trône à l’âge de 27 ans, les trois rangs étaient complets. C’est aujourd’hui la princesse Anne qui le porte.
Autre bijou indissociable de la reine: la broche. Elle n’a pas effectué une seule de ses sorties officielles sans en avoir une épinglée sur sa robe ou son manteau. Elles avaient toutes une histoire et une valeur sentimentale pour Elisabeth II.
Parmi ses autres accessoires favoris, il y avait son fidèle sac à main Launer, qui se déclinait en deux formes selon qu’elle était en voyage ou en Angleterre, ainsi que ses mocassins Anello & Davide. Il se murmure d’ailleurs qu’un membre du personnel de Sa Majesté ayant la même pointure portait les chaussures un temps pour éviter que la reine n’ait des cloques et qu’elle soit immédiatement à l’aise dans ses mocassins. Une manière d’être dans les chaussures de la souveraine sans en avoir le rang. Une autre façon, plus simple, est de visiter l’exposition.
«Queen Elizabeth II: Her Life in Style», jusqu’au 18 octobre prochain à Buckingham Palace. Et pour faire son shopping royal: www.royalcollectionshop.co.uk
Cet article a été publié initialement dans le n°17 de «L'illustré», paru en kiosque le 23 avril 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°17 de «L'illustré», paru en kiosque le 23 avril 2026.