Ils en ont parlé à la Conférence annuelle sur la sécurité de Munich, qui vient de s’achever. Ils? Emmanuel Macron, Friedrich Merz et Keir Starmer. Les trois dirigeants européens ont tous abordé, dans leurs discours, la question de l’arme nucléaire en Europe. La question posée est évidemment de savoir si les Européens peuvent continuer de dépendre, pour leur sécurité ultime, des Etats-Unis. Preuve de l’importance de ce sujet sous la présidence de Donald Trump: même le Royaume-Uni, dont l’arme atomique dépend beaucoup de son allié américain, se pose la question.
«C’est la raison pour laquelle nous renforçons notre coopération nucléaire avec la France. Pendant des décennies, le Royaume-Uni a été la seule puissance nucléaire en Europe à engager sa force de dissuasion pour protéger tous les membres de l’OTAN. Mais désormais, tout adversaire doit savoir qu’en cas de crise, il pourrait être confronté à notre force combinée», a précisé le locataire du 10, Downing Street.
Les bonnes intentions
Difficile, toutefois, de passer du stade des bonnes intentions à celui des réalités et de la coopération concrète, tant l’arme atomique incarne l’indépendance stratégique nationale. Du côté de la France, l’autre puissance nucléaire européenne – dont toute la chaîne de dissuasion, contrairement à celle du Royaume-Uni, fonctionne sans appui américain – l’objectif est plutôt celui de la redéfinition des orientations.
Interrogé à Munich, le président français a indiqué vouloir «articuler» la « doctrine nationale, qui est garantie et contrôlée par la Constitution, avec des coopérations spéciales, des exercices communs et des intérêts de sécurité communs avec certains pays clés», confirmant le faire pour la première fois de l’histoire avec l’Allemagne. Le chancelier allemand, lui, a évoqué des «discussions confidentielles sur la dissuasion nucléaire européenne», alors qu’Emmanuel Macron doit prononcer, fin février, un discours très attendu.
Restent deux points qui empêchent d’aller au-delà d’un certain niveau d’échanges : le secret qui entoure ces armes et la nécessité de conserver la décision ultime entre des mains nationales.
Le général François Chauvancy dirige la revue «Défense» en France. Il confirme: «La dissuasion ne peut être que nationale. En outre, l’idée d’une coopération étroite entre Paris et Londres se heurte à des décennies de méfiance. Le Royaume-Uni est dans la main des Etats-Unis de longue date pour sa filière atomique.»
Alors, comment européaniser la dissuasion dans ces conditions? Le plus probable est que la France, tout en restant ambiguë, redéfinisse ses cibles et le périmètre de sa stratégie nucléaire en intégrant la défense du territoire de l’Union européenne et de ses partenaires proches, dont la Suisse. On parle aussi, à Berlin, d’un possible cofinancement de la filière nucléaire militaire française – environ 6 milliards d’euros par an – par l’Allemagne, dont le chancelier Merz a promis à Munich qu’elle entend transformer la Bundeswehr en première armée du continent européen.
Discussion complexe
Pour rendre cette discussion plus complexe encore, le sous-secrétaire américain à la Défense, Elbridge Colby, a rappelé à Munich que la dissuasion nucléaire «Made in USA» continue de s’appliquer en Europe. Un rapport publié par la Conférence sur la sécurité, intitulé «Attention au déficit de dissuasio », met par ailleurs sur la table cinq scénarios en précisant «qu’aucun n’est le bon, car il n’existe pas de solution miracle en la matière, pas de moyen peu coûteux ou sans risque».
Ces cinq option? «Continuer de miser sur la dissuasion américaine, renforcer le rôle des armes nucléaires britanniques et françaises dans une dissuasion européenne, développer en commun une dissuasion européenne, multiplier les dissuasions nationales européennes et développer une dissuasion européenne strictement conventionnelle.»
De quoi compliquer le jeu, sauf sur un point: «Les Européens ne peuvent plus déléguer leur réflexion sur la dissuasion nucléaire aux Etats-Unis. L’époque de la complaisance stratégique est terminée pour l’Europe. Aussi dur que ce soit, le nouvel environnement sécuritaire exige des décideurs européens qu’ils abordent de front et sans délai le rôle des armes nucléaires (…) et qu’ils investissent les ressources nécessaires», avertit le document.
En somme, tout le monde voit le problème. Mais pas la solution.