La gauche sociale-démocrate française commence à ressembler à un puzzle dont plus personne ne retrouve les morceaux. Et pour cause: ceux qui prétendent l’incarner, ou du moins défendre l’étendard de ses valeurs, sont bien partis pour s’auto-éliminer dans la campagne pour l’élection présidentielle de mai 2027. Tous refusent une primaire pour les départager. Car tous veulent franchir la ligne en tête afin d’obliger les autres à renoncer avant le premier tour de ce scrutin au suffrage universel.
Le premier, Raphaël Glucksmann, vient de publier un livre intitulé «Nous avons encore envie» (Ed. Allary), dont le titre laisse perplexe face aux réalités du terrain. Le second, l’ex-Premier ministre Gabriel Attal, venu du Parti socialiste, tient ce samedi 30 mai à Paris un premier meeting durant lequel tout le monde attend qu’il se démarque définitivement de son mentor, Emmanuel Macron. Le troisième, enfin, reste dans sa tranchée, tel un sniper vieillissant qui sait encore ajuster son tir. François Hollande, à la tête du pays de 2012 à 2017, espère que tous les autres trébucheront et qu’il apparaîtra alors comme le recours.
Ecartelés entre ces trois candidats, les électeurs du centre-gauche se retrouvent prisonniers d’une guerre de présidentiables. Tandis que le porte-parole de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon, scande le mot «union» et fustige une «gauche caviar» qui aurait «oublié le peuple».
Ce trio peut-il redonner des couleurs à un centre-gauche en grande difficulté comme en Allemagne — où le SPD participe au gouvernement de coalition aux côtés des conservateurs du chancelier Friedrich Merz —, au Royaume-Uni — où le Premier ministre travailliste Keir Starmer, malgré sa large majorité à la Chambre des communes, est fragilisé — ou encore en Italie, où Giorgia Meloni domine la scène politique? Rien n’est moins sûr.
Glucksmann, chef de file des députés français au Parlement européen, traîne comme un boulet son soutien inconditionnel à l’Ukraine. Attal, persuadé qu’il peut créer la surprise grâce à sa popularité sur les réseaux sociaux, s’enlise dans ses règlements de comptes avec Emmanuel Macron, à qui il doit pourtant tout. Reste celui que l’on surnommait jadis «Pépère» ou «Flanby»: François Hollande. Un socialiste à l’ancienne qu’un autre ancien poids lourd du PS, Bernard Cazeneuve, se verrait bien remplacer dans le rôle du recours.
Après Hollande et Jospin
La vérité est qu’en France, le Parti socialiste ne fait plus rêver. Ce parti, qui a dirigé le pays sous la présidence de François Mitterrand (1981-1995), avec le gouvernement de Lionel Jospin (1997-2002) puis sous le quinquennat de François Hollande (2012-2017), doit se débarrasser d’un lourd fantôme: son échec dramatique à l’élection présidentielle de 2022. Cette année-là, sa candidate Anne Hidalgo, maire de Paris, avait été éliminée dès le premier tour avec seulement 1,74 % des suffrages.
Une humiliation que le PS a tenté de faire oublier grâce à l’alliance conclue avec celui qui est aujourd’hui son principal adversaire électoral: Jean-Luc Mélenchon. Cela a d’abord donné naissance à la NUPES (Nouvelle Union populaire écologique et sociale) lors des législatives de 2022, puis au Nouveau Front populaire en 2024, après la dissolution hasardeuse de l’Assemblée nationale décidée par Emmanuel Macron.
Un expert a diagnostiqué cette situation au scalpel. Gérard Grunberg, politologue autrefois proche des socialistes, résume ainsi: «La faillite morale qu’a constitué l’alliance avec Mélenchon n’est que l’aboutissement logique d’une autre faillite, politique, celle de l’action menée par la direction du parti depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017.» Exit donc, sur le papier, Gabriel Attal, ancien conseiller de ministres socialistes devenu jeune espoir du macronisme, dont il a hérité du parti Renaissance, successeur d’En Marche.
L’idée d’un macronisme social a fait long feu. Selon Grunberg, «le Parti socialiste a été amené à se convaincre que le centre n’était qu’une droite déguisée et que la droite elle-même différait peu de l’extrême droite». Autrement dit, il paraît difficile d’imaginer des électeurs de centre-gauche, attachés à la redistribution sociale et à un Etat interventionniste, voter pour le libéral Gabriel Attal.
Trois mois pour Glucksmann
Raphaël Glucksmann, lui, se donne «trois mois pour décider» et tiendra un premier grand meeting à Saint-Denis le 13 juin. En théorie, il a ses chances. Selon les sondages, 25 % des Français souhaitent qu’il soit candidat à la prochaine présidentielle, contre seulement 16% pour François Hollande. Ils sont même 49% parmi les sympathisants de gauche et 65% au sein du PS.
Sauf que Gérard Grunberg n’y croit pas. Sur le site Telos, il écrit: «Il n’est pas membre du parti et n’est pas bien positionné pour cette élection. L’absence de tout travail politique du PS depuis 2017 risque de se payer cher dans la période à venir. Privé d’un chef et d’une stratégie, se laissant porter par le courant, il risque de se briser sur les écueils qu’il ne manquera pas de rencontrer sur sa route.»
Au final, tandis que le premier secrétaire du parti, Olivier Faure, se perd en considérations tactiques, deux éléphants se retrouvent face à face: François Hollande et Jean-Luc Mélenchon. Mais là aussi, l’explosion de l’électorat de centre-gauche semble garantie. Hollande reste, aux yeux de nombreux électeurs, le président qui n’a pas tenu sa promesse de faire de la finance son adversaire. Il a manqué de stature sur la scène internationale et s’est laissé déborder par les «frondeurs» de l’aile gauche du PS.
Mélenchon, crédité de 16% d’intentions de vote et déjà en campagne, fracture pour sa part un électorat inquiet de ses prises de position pro-palestiniennes et très critiques envers l’Allemagne. Une crise entre la France surendettée et ses partenaires européens paraît presque programmée si le leader de La France insoumise, partisan d’un accroissement des dépenses publiques et défenseur de l’immigration, devait accéder à l’Elysée. Le casse-tête électoral semble donc assuré.
Une France à droite
Glucksmann, Attal, Hollande, avec Mélenchon en embuscade: la gauche française doit se ressaisir si elle veut faire face à une droite nationale-populiste toujours plus forte dans les sondages et toujours plus capable de convaincre les électeurs conservateurs. «Le pari de chacun, c’est que les premiers sondages découragent certaines candidatures, fassent le tri et qu’ensuite le rapport de force s’installe pour désigner le candidat le plus crédible au premier tour», analyse le politologue belge Arthur Borriello, de l’Université de Namur.
Pas vraiment un programme d’avenir…