Alors que le mouvement lycéen se poursuit à travers toute la France, les professeurs aux portes de la Suisse, à Annemasse, dénoncent leurs difficultés à recruter du personnel à cause d'une région jugée peu attractive. Par ailleurs, plusieurs établissements scolaires de la ville affichent un indice de positionnement social (IPS) inférieur à la moyenne française, traduisant une forte concentration d'élèves issus de milieux socio-économiques modestes. Gabriel Doublet (Horizons/centre-droit), maire d'Annemasse, nous explique pourquoi.
Gabriel Doublet, comment expliquer qu'une région aussi proche de la Suisse, qui attire énormément de capitaux et de personnes, soit pourtant relativement défavorisée en termes de population? Comment expliquer ce contraste?
Parce que nous sommes dans une région de très fortes inégalités. Nous avons de très hauts revenus qui croisent des revenus faibles et qui sont encore plus compliqués dans une région où la vie et le logement sont très chers, voire inaccessibles. Et nous constatons effectivement des taux d’IPS plus bas dans les lycées et collèges publics que dans d’autres secteurs. Par contre, nous avons des écoles privées où les familles placent souvent leurs enfants. Il y a une stratégie d’évitement des parents pour aller dans le privé et mécaniquement, ça fait baisser l’IPS.
Les établissements privés sont principalement fréquentés par les familles à plus haut revenus?
Tout à fait. Malheureusement, cela ne fait que creuser l’écart et les inégalités.
Est-ce lié au manque d’attractivité de la région?
La région est très attractive pour plein de raisons. Mais lorsque l’on est salarié en euros, elle ne l'est plus, ce qui fait qu’ici, plus qu’ailleurs, nous avons du mal à recruter des professeurs. Ainsi que tout un tas d'autres métiers dans la fonction publique d'ailleurs, mais aussi dans les entreprises privées, parce qu’il y a cette concurrence avec les salaires suisses. Les gens essaient d’aller en priorité travailler à Genève ou en Suisse. Donc nous avons du mal à recruter parce que nous n’avons pas les mêmes salaires à offrir.
Les personnes avec des salaires précaires sont donc celles qui vivent et travaillent encore à Annemasse et sont loin d’avoir les salaires genevois?
En fait, ces salaires ne sont pas précaires si on vit dans une autre région de France. Mais ici, ils sont insuffisants pour affronter les niveaux de loyers et le coût de la vie en général, ce qui péjore aussi l’IPS.
De par sa proximité avec la Suisse, cette région est-elle un peu délaissée par Paris et le gouvernement français?
Il y a eu pendant longtemps la croyance que comme nous sommes à côté de la Suisse, tout allait bien. Vu de Paris, on pourrait penser que la région n’avait pas besoin de soutien ou d’aide particulière. Aujourd’hui, je pense que tout l’enjeu c’est d’avoir fait comprendre à Paris que nous avons des inégalités parmi les plus fortes de France. Annemasse est la troisième ville la plus inégalitaire de France, et nous avons aussi besoin de l’Etat et d’un accompagnement pour faire face à ce problème.
Le vendredi 2 octobre, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez était attendu à Annemasse pour une visite. Est-il venu?
Non, il a dû annuler parce que c’était le début du mouvement lycéen. Par contre il a dit qu’il viendrait à Annemasse quand les choses se seront calmées.
Avez-vous un bon dialogue avec les lycéens?
Oui, nous les avons rencontrés, ils ont fait une petite délégation qui est venue nous expliquer leurs problèmes, leurs revendications. Nous les avons écoutés et les avons invités au Conseil municipal pour qu'ils expliquent les raisons de leur mouvement.
Comprenez-vous leurs revendications? Vont-elles aboutir?
Certains revendications relèvent de l’Education nationale, d’autres de la région, notamment sur l’état des lycées. Donc nous pouvons relayer leurs préoccupations et il semblerait qu’au niveau de l’Education nationale il y ait une volonté d’écouter et de prendre un certain nombre de mesures.
Au-delà d’Annemasse aussi?
Oui, bien sûr, sur le plan national et sur le plan plus local.
Pensez-vous que la situation des salaires à Annemasse se détériore ou s’améliore?
La situation a plutôt tendance à se détériorer puisqu’il y a de plus en plus de frontaliers, donc de plus en plus de revenus confortables, ce qui a pour conséquence de renchérir le coût de la vie, à commencer par le logement. Nous avons beaucoup de Suisses qui vivent sur notre territoire parce qu’ils n’arrivent pas à se loger à Genève. Donc entre les Suisses qui viennent vivre chez nous et les frontaliers français qui viennent travailler en Suisse, ce phénomène n’est pas près de se calmer, malheureusement.
Quelle piste de solution voyez-vous à cette situation?
Nous devons coopérer de plus en plus fortement avec Genève, c'est essentiel pour réguler au mieux tous ces flux, et mieux répartir le logement et le travail dans la région.