Ces deux-là n'ont rien en commun. Et leurs relations, jusque-là, ressemblaient davantage à un duel moucheté qu'à une franche camaraderie. Emmanuel Macron et Giorgia Meloni sont nés la même année, en 1977. Mais leur date de naissance est aux antipodes du calendrier. La présidente du Conseil italien, au pouvoir depuis octobre 2022, a vu le jour le 15 janvier 1977. Le président de la République française est né le 21 décembre 1977. Tout est dit, ou presque, dans ces douze mois qui les séparent. Ces deux-là devraient, en théorie, avoir beaucoup à partager. Mais lorsqu'ils se retrouveront à Antibes ce jeudi 25 juin, pour le traditionnel sommet annuel franco-italien, c'est plutôt leur rivalité qui sera à l'agenda.
Giorgia Meloni est, au fond, l'anti-Macron. Mais sa force est d'avoir, en quatre ans, gommé les aspects les plus problématiques de son profil et de sa posture politique. La cheffe de l'exécutif italien, pure Romaine du quartier populaire de la Garbatella, a une connexion naturelle avec les classes populaires. Elle a de «la gouaille», comme on dit en français. Elle joue avec ses expressions faciales, au point de rouler des yeux dans une forme de grimace lorsqu'elle veut signifier son mécontentement. «Giorgia», comme elle se présentait elle-même durant sa campagne législative victorieuse de septembre 2022 à la tête de son parti national-populiste Fratelli d'Italia (Frères d'Italie), est une bagarreuse au sens strict. Ses affinités néofascistes l'ont fait côtoyer, dans sa jeunesse, des mouvements d'extrême droite alors marginalisés et prêts à en découdre pour réhabiliter, entre autres, la figure du Duce, Benito Mussolini. Bref, Meloni vient des marges et elle a su contourner l'establishment transalpin.
Macron, le bourgeois provincial
Emmanuel Macron, qui a grandi à Amiens, en Picardie, dans une famille de médecins, a fait tout le contraire. Son principal objectif a toujours été de faire oublier ses racines bourgeoises provinciales. Son rêve (raté par deux fois) était d'intégrer la prestigieuse École normale supérieure, dont l'historien résistant Marc Bloch, entré au Panthéon le 23 juin, fut l'une des figures de proue. Macron a écrit un livre de campagne, en 2017, intitulé «Révolution». Mais il est tout sauf un révolutionnaire. Il est obsédé par l'élite qu'il cherche à surclasser et dont il aime briser les codes et les statuts.
L'UE en arbitre
La collision entre ces deux personnalités était donc programmée, dans une Union européenne où la France vit mal de perdre son leadership en raison de ses difficultés économiques et budgétaires récurrentes, même si sa force de dissuasion nucléaire lui confère une importance incontestée. Or, un homme a tout accéléré, dans un sens pas du tout prévu: Donald Trump. Le président des États-Unis devait, a priori, faire de Giorgia Meloni sa «favorite» (ce qu'elle a essayé d'être), et d'Emmanuel Macron son adversaire en chef (ce qu'il espérait devenir).
Sauf que la première a joué sur les deux tableaux. Elle a d'abord flatté le President of the United States (POTUS, l'acronyme officiel), avant de comprendre qu'elle n'en tirerait rien, car celui-ci est misogyne, ignorant de l'Italie et convaincu, en bon New-Yorkais, que tous les Italiens sont des mafieux que seul l'argent intéresse. Résultat: un revirement à 180 degrés, illustré par l'accrochage récent entre les deux personnalités lors du sommet du Groupe des Sept (G7) d'Évian. Pour une banale histoire de selfies, pas encore élucidée, Giorgia Meloni est devenue celle qui tient tête à Trump, au moment où Macron déployait des trésors de flatterie envers le locataire de la Maison Blanche.
Macron et Trump, un problème
Vis-à-vis de Trump, Macron a toujours eu le même problème. Il considère le président des Etats-Unis comme un interlocuteur très peu fiable. Il déteste son protectionnisme et son éloge permanent du rapport de force. Mais il est impressionné par Trump. Macron, en fait, redoute le chef de l'exécutif américain qu'il a longtemps espéré influencer. Le président français est persuadé qu'il peut convaincre n'importe qui. Il se voit comme un séducteur intellectuel inégalable. Problème: Trump n'aime ni les idées ni les séducteurs. Il respecte le pouvoir et le profit. Point.
La conséquence de cette valse à trois a été une progressive ascension politique de Giorgia Meloni. Capable de tenir tête à Trump, l'Italienne s'est imposée comme une interlocutrice privilégiée du chancelier allemand et de la présidente allemande de la Commission européenne. Friedrich Merz et Ursula von der Leyen, parce qu'ils estiment que leur pays est de toute façon en position de force sur le plan économique, voient Giorgia Meloni comme un paravent. En plus, sa gestion de la politique migratoire – avec des centaines de milliers de régularisations à la clé, malgré un discours très anti-migrants – leur plaît. Meloni est aussi solide sur le soutien à l'Ukraine. Elle n'a jamais dévié. Elle ne donne pas de leçons. Elle joue en défense. Alors que Macron, le chantre de la souveraineté européenne, adore imposer ses idées et ses concepts, tout en évitant de réformer la France.
La chance avec Meloni
Giorgia Meloni est chanceuse. Elle est arrivée au pouvoir en Italie après des années de transformation aux forceps du pays grâce aux réformes douloureuses conduites par ses prédécesseurs, Mario Draghi et, avant lui, Mario Monti. Emmanuel Macron est dans une conjoncture opposée. Il avait promis de transformer la France. Ce qu'il n'a pas fait. Il est en fin de mandat et quittera la présidence en mai 2027. Il n'a pas d'héritier désigné. Il ne pèse plus beaucoup sur la scène politique nationale. Il redoute de laisser l'Elysée à un chef de l'Etat issu du Rassemblement national. Pas simple, dans ces conditions, de demeurer attrayant.
Meloni-Macron: ces deux-là, en plus, se sont longtemps affrontés sur le terrain médiatique. Macron toisait son interlocutrice italienne, au point d'avoir oublié un jour de la convier à une réunion sur l'Ukraine à Paris. Cette dernière a résisté. Elle a joué, comme avec Trump, de sa faconde et de sa capacité à démontrer qu'elle est une femme de caractère. Même Marine Le Pen, qui ne l'aime guère, doit se rendre à l'évidence. Parler comme Giorgia, agir comme Giorgia, riposter comme Giorgia: un mode d'emploi politique est né. Il est l'exact inverse du bréviaire macroniste. Il donne des résultats. Et Emmanuel n'aime pas (du tout) ça.