Emmanuel Macron a d'abord tenté d'éteindre la polémique. Pas question, avait-il asséné la semaine dernière après la découverte d'un corps identifié plus tard comme celui de la petite Lyhanna, de s'en prendre à l'État pour le manque de moyens budgétaires alloués à la justice.
Une semaine plus tard, le président français se retrouve, par ricochet, comptable de cette affirmation alors que le meurtre de cette fillette de 11 ans, disparue le vendredi 29 mai dans une commune rurale du département du Gers, continue de susciter l'émotion. Oui, le budget de la justice a bien été accru sous son second mandat, pour atteindre le chiffre record de près de 11 milliards d'euros. Mais non, cela n'a rien changé, comme le prouvent les colossaux dysfonctionnements révélés dans cet affreux dossier.
Le principal suspect
Tout repose aujourd'hui sur un nom. Celui du principal suspect dans l'enquête sur le meurtre de Lyhanna, interpellé le 1er juin puis placé en détention. L'homme, aujourd'hui incarcéré en quartier d'isolement, avait fait l'objet de plusieurs plaintes, dont au moins une pour viol, jamais transmise au parquet d'Auch, dans le département du Gers où il travaillait et où l'une de ses filles était scolarisée dans la même école que la victime.
Pire, et plus grave encore: des signalements, dont celui du propre frère du suspect, accusé lui aussi de violences sexuelles, n'ont jamais été transmis. La justice a, en quelque sorte, mis sous son tapis bureaucratique le comportement problématique et dangereux de deux hommes qui, à ce jour, sont toujours présumés innocents, mais qui auraient dû être au moins auditionnés. Une dérive que les excuses demandées à la famille de Lyhanna par le ministre en charge, le garde des Sceaux Gérald Darmanin, ne suffisent pas à effacer.
Le système judiciaire en cause
Le problème est que la mort de Lyhanna révèle avec encore plus d'acuité ce que beaucoup de victimes reprochent au système judiciaire français: sa lenteur, son absence d'équipements informatiques modernes, son recours bien trop limité aux technologies numériques, à la fois pour faciliter la transmission des données et pour faire le tri dans des milliers de dossiers. Depuis des semaines, la France est émue par les révélations dans une autre affaire: celles des abus sexuels à répétition sur des enfants en bas âge dans des établissements périscolaires à Paris.
À chaque fois ou presque, des investigations ont démontré que les personnels accusés d'avoir molesté les enfants avaient été embauchés trop vite, sans vérification de leur passé. Dans le Gers, le cas du suspect du meurtre de Lyhanna est encore plus emblématique. Père de deux fillettes, cet homme avait entraîné, par son comportement, sept plaintes ou signalements. Né en 1985, il avait travaillé dans une coopérative agricole propriétaire du silo de Puycasquier, où a été retrouvée la dépouille de Lyhanna. Il avait ensuite œuvré comme agent d'entretien dans plusieurs lycées du Gers, avant d'être renvoyé pour avoir adressé des messages à une lycéenne. Il organisait des soirées «pyjama» pour les amis de ses filles.
Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, l'un des premiers élus de droite à avoir rallié Emmanuel Macron en 2016, a d'abord été crédité pour la rapidité de sa réponse. Il a ainsi réuni à Paris l'ensemble des procureurs du pays le lundi 8 juin, avant de tenir une conférence de presse. Mais depuis, l'enchaînement des révélations fait mal. Son audition par le Sénat aux côtés du ministre de l'Intérieur, Laurent Nunez, a été compliquée. Même s'il a exclu toute démission, sa responsabilité est engagée. Une marche blanche organisée ce week-end en hommage à la fillette décédée a plusieurs fois réclamé son départ. Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a, lui, proposé de renforcer les peines pour les violeurs en série, avec obligation pour les actes d'enquête concernant les crimes contre les enfants d'être effectués «dans un délai maximal de trois mois».