Décédé ce lundi 23 mars à l’âge de 88 ans, Lionel Jospin a su gouverner la France. Mais il n’a pas réussi à être aimé des Français. Un drame pour l’ancien Premier ministre socialiste qui dirigea le pays de 1997 à 2002, durant cinq années de cohabitation avec le président Jacques Chirac. Un drame dont le résultat politique fut, pour celui qui avait réussi à imposer le concept de «gauche plurielle», la très lourde gifle que lui infligèrent les électeurs français au premier tour de la présidentielle du 21 avril 2002.
Candidat contre le chef de l’Etat avec lequel il bataillait depuis 5 ans, Lionel Jospin échoue à se qualifier pour le second tour, devancé par Jean-Marie Le Pen, le leader du Front national. 16,86% pour le leader d’extrême droite contre 16,16% pour le chef du gouvernement. Moins de 200'000 voix d’écart et un séisme national et européen qui conduit Lionel Jospin, le soir même, à annoncer son retrait définitif de la vie politique.
Ministre de l’Education nationale
Issu d’une famille protestante, gardien du Parti socialiste sous la présidence de François Mitterrand (1981-1995), dont il fut le ministre de l’Education nationale, Lionel Jospin est, avec Michel Rocard, l’autre face de la tragédie française des sociaux-démocrates. Premier ministre de mai 1988 à mai 1991, Michel Rocard, autre protestant, avait une réputation de très bon gestionnaire, attaché à réconcilier la puissance de l’Etat et les nécessités de l’économie capitaliste. Lionel Jospin, lui, venait d’une toute autre école politique: le trotskisme, dont il fut longtemps un militant zélé, avant d’intégrer le PS où il masqua longtemps son parcours gauchiste.
Au final, ces deux hommes connurent le même destin: ils s’efforcèrent de moderniser la France et s’employèrent à faire en sorte que la gauche non révolutionnaire puisse gouverner sans éclater. Rocard fut, on le sait, tué politiquement par François Mitterrand, dont il était l’adversaire au sein du PS… face à Lionel Jospin! Ce dernier, lui, trébucha au final sur son incapacité à se faire aimer de ses concitoyens qui le respectaient. Jospin pensait impossible, en 2002, son élimination au premier tour. Il fit, durant cette campagne présidentielle, une campagne de second tour, oublieux du besoin des Français d’être compris et surtout rassurés et protégés. Jacques Chirac, maître en gaullisme opportuniste, fut alors le grand vainqueur, écrasant Jean-Marie Le Pen au second tour avec 82% des voix.
Diplomate de formation
Une affaire résume cette incapacité de Lionel Jospin, diplomate de formation, à saisir la réalité du moment. Le 18 avril 2002, un retraité, Paul Voise (décédé en 2013), est agressé dans son habitation à Orléans. L’extrême droite se rue sur ce fait divers pour dénoncer l’insécurité ambiante. Jean-Marie Le Pen, le leader du Front national (devenu depuis Rassemblement national), est un tribun redouté. L’affaire «Papy Voise» devient le symbole de l’incapacité de la «gauche plurielle», ouverte aux mutations sociales et écologiques, à comprendre que l’ordre public et l’immigration taraudent la République.
Le résultat, trois jours plus tard, se lit dans les urnes. Lionel Jospin, vexé, «plante» alors son camp politique avec son retrait abrupt. Voici révélé au grand public, en direct devant les caméras, le caractère ombrageux de cet homme forgé aux coups bas politiques dans les rangs du courant lambertiste d’extrême gauche. Jospin a su être un chef respecté au sein du PS, dont il avait confié, sous son gouvernement, la direction à François Hollande. Il a su gérer les tendances, entre son ministre des Finances plutôt libéral Dominique Strauss-Kahn, les écologistes et l’aile gauche du parti. Mais Jospin écoute trop peu. Autour de lui, ce 21 avril 2002, le peuple de gauche est désemparé.
Hollande et Mélenchon
Deux hommes sont sortis de ces années Jospin, considérées comme une réussite sociale-démocrate dans un pays, la France, régulièrement pris de poussées de fièvre révolutionnaire. Le premier est François Hollande. C’est lui, ce député de Corrèze affable qui comprend les Français, qui a rendu possible la «gauche plurielle». Hollande restera dans l’ombre jusqu’en 2011, lorsqu’il s’impose comme le candidat du PS à la présidentielle après la chute rocambolesque de Strauss-Kahn, alias DSK, emporté par l’affaire d’agression sexuelle au Sofitel de New York. Élu chef de l’Etat, il s’efforcera de reconstituer la gauche plurielle, mais il échouera au point de ne pas se représenter, contraint de laisser la place à Emmanuel Macron. Un échec largement dû à un autre homme, lui aussi formé dans l’ombre de Jospin: Jean-Luc Mélenchon.
Mélenchon, ministre de l’Enseignement professionnel de 2000 à 2002, est ce que Lionel Jospin n’était pas devenu: un leader obsédé par son image, qui dirige ses troupes de «La France insoumise» d’une manière quasi sectaire. Or, Mélenchon a le même passé que Jospin: l’extrême gauche, le trotskisme, la volonté de s’emparer des leviers de pouvoir par tous les moyens. On comprend mieux, avec le recul, pourquoi le Premier ministre de la «gauche plurielle», récompensé sur le tard par un poste de membre du Conseil constitutionnel (2015-2019), n’a pas réussi à se qualifier pour le second tour de la présidentielle 2002. Malgré son engagement politique en Haute-Garonne (dont il fut député à plusieurs reprises, après une implantation dans le nord de Paris), le leader socialiste méconnaissait le pays «réel». Peut-être le redoutait-il aussi, alors que Jacques Chirac, comme François Mitterrand, savaient parler aux Français…
Luttes de pouvoir
Lionel Jospin est mort alors que le PS, son parti, a conservé aux municipales la mairie de Paris. Il disparaît alors que la gauche sociale-démocrate démontre qu’elle peut tenir et l’emporter au niveau local face à la gauche radicale incarnée par LFI. Mais quid de la prochaine présidentielle? Le syndrome Jospin, celui de l’incapacité à imposer un discours de gauche majoritaire, tant en raison de la droitisation de la France que des luttes de pouvoir entre le PS et le parti de Jean-Luc Mélenchon, est toujours actif. S’y ajoute, avec vingt années de recul, le prix exorbitant de certaines réformes emblématiques des années Jospin, comme la réduction du temps de travail hebdomadaire à 35 heures.
Le rêve, très cher aux socialistes français, d’une France économique de plus en plus administrée, où le travail serait naturellement partagé, s’est fracassé sur la désindustrialisation et l’émigration massive des emplois. Lionel Jospin était un Premier ministre qui avait, en partie, oublié le peuple de gauche, focalisé sur les classes moyennes urbaines et sur l’électorat traditionnel du PS, comme les employés du secteur public. Ce Premier ministre rigoureux, compétent, respecté pour ses décisions et le choix de ses ministres, avait, au fond, oublié que la politique est une affaire de cœur plus que de raison. Lui-même l’a payé cher. Tout comme la France, ce pays qu’il croyait avoir converti à la gauche «raisonnable».