Son appellation dit l'enjeu de ses auditions, entamées depuis la fin 2025. La commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public a été créée le 28 octobre 2025 par l'Assemblée nationale française. Et, depuis lors, peu de semaines se passent sans un coup d'éclat dans les médias de son rapporteur, le député Charles Alloncle, élu du parti d'Éric Ciotti, allié au Rassemblement national (droite nationale-populiste).
Quelles leçons tirer, pour la Suisse, de ces auditions parfois controversées, à trois semaines de la votation du 8 mars sur l'initiative populaire «200 francs, ça suffit», qui décapiterait le financement de la SSR si le «oui» l'emporte? En voici au moins cinq.
Leçon n° 1: Un enjeu très politique
Le cas de la Suisse est-il si différent de celui de la France? Chez notre voisin, la commission d'enquête sur l'audiovisuel public a très vite basculé dans le règlement de comptes politique. Charles Alloncle, comme rapporteur, a d'ailleurs été fréquemment repris, voire tancé, par le président de la commission, le député macroniste Jérémie Patrier-Leitus.
Exemple de cette mise en scène politicienne? La «une» de l'hebdomadaire «JD News», du groupe de presse du milliardaire Vincent Bolloré, le 8 février: «Audiovisuel public: l'homme qui valait quatre milliards». Avec ce surtitre: «Vive la liberté d'expression». Et ce sous-titre: «La commission dissèque un système à bout de souffle, miné par les gabegies, les conflits d'intérêts et le refus de la transparence.» En clair: la droite considère que l'audiovisuel public est le symbole de la dérive d'une certaine gauche. Et que l'heure du procès de celle-ci a sonné. À l'inverse, la gauche défend le statut actuel.
La preuve? Les socialistes ont obtenu que le gouvernement Lecornu renonce à la réforme de l'audiovisuel public, qui visait à regrouper France Télévisions, Radio France et l'INA sous une même holding.
Leçon n° 2: Un Etat irresponsable
En France, les dérives de l'audiovisuel public – pour autant qu'elles existent – ne peuvent pas être dissociées de l'irresponsabilité de l'État. Exemple: la décision d'Emmanuel Macron de supprimer, en 2022, la redevance que tous les contribuables français disposant d'un ou de plusieurs écrans chez eux devaient acquitter. Résultat: son remplacement par l’affectation au secteur public de l’audiovisuel d’une fraction du produit de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), la première ressource fiscale de l’État. Sauf que rien n'a été fait, parallèlement, pour évaluer correctement les besoins du secteur.
Le Conseil constitutionnel s'en était d'ailleurs inquiété en 2022, émettant des réserves à propos de la « garantie des ressources du secteur de l’audiovisuel public », afin que les organismes de l’audiovisuel public puissent « exercer les missions de service public qui leur sont confiées ». Charles Alloncle n'a pas tort lorsqu'il dénonce, dans le JD News, « une certaine culture politique française, très administrative, procédurière, du verbe en guise d'action et des conclusions conciliantes ».
Leçon n° 3 : Un mastodonte à réformer
Il faut, pour comprendre l'enjeu financier de l'audiovisuel public français, rappeler d'abord quelques chiffres. Budget total : 3,8 milliards d'euros dans le projet de loi de finances pour 2026, finalement adopté le 2 février, après le recours à l'article 49.3 et l'échec des motions de censure qui ont suivi. La SSR dispose, pour sa part, en Suisse, d'un budget annuel de 1,56 milliard de francs.
Côté français: trois diffuseurs composent aujourd’hui l’audiovisuel public: France Télévisions (France 2, France Info TV, France 5, plus les chaînes d'outre-mer), Radio France (France Inter, France Info radio, France Culture… et les stations locales) et France Médias Monde (France 24 et RFI). S'y ajoutent l’Institut national de l’audiovisuel (INA), Arte France et TV5 Monde. Or ce mastodonte dérape sans cesse sur le plan financier : en septembre 2025, un rapport de la Cour des comptes a alerté face à « la forte dégradation financière » de France Télévisions, au point de juger sa situation « non soutenable sans réformes structurelles majeures ».
Leçon n° 4: Un casse-tête budgétaire
Il faut citer, là aussi, la Cour des comptes : « Malgré des efforts réels d’économies et de rationalisation des dépenses, les perspectives sont inquiétantes, notamment s’agissant de l’évolution de la trésorerie et des fonds propres. Le budget 2025 devrait accuser un résultat net négatif de 40 millions d’euros, confirmant l’impasse dans laquelle se trouve aujourd’hui la première entreprise de l’audiovisuel public. »
Le 23 janvier 2026, France Télévisions a répondu par un communiqué : 140 millions d’euros d’économies sont prévus cette année, reposant notamment sur une nouvelle baisse des effectifs, la vente d’actifs immobiliers, une réduction de 5 % des dépenses de divertissement et une baisse des financements à la création audiovisuelle. La direction souhaiterait préserver en priorité trois postes : l’information, les investissements technologiques (estimés à 200 millions d’euros par an) et les offres jeunesse. Les « coups de rabot » interviendront dans les programmes. Problème : chaque réduction budgétaire impacte l'industrie de l'audiovisuel, qui revendique plus de 260 000 emplois en France : producteurs, studios et prestataires.
Leçon n° 5 : Une privatisation dans l'impasse
Le Rassemblement national l'a promis : s'il parvient au pouvoir, le parti national-populiste privatisera une partie du service public de l'audiovisuel. Mais quoi ? La vérité est que la chaîne de télévision la plus « vendable » serait France 2. Or le groupe Bouygues, propriétaire de TF1, ne veut pas en entendre parler pour cause évidente de concurrence. Et qu'est-ce que la privatisation changera aux bouleversements qui sont la conséquence de la révolution numérique ?
Plus problématique, cette privatisation buterait sur les critères de concurrence définis par Bruxelles, puisqu'aucun opérateur privé français ne serait autorisé à reprendre les chaînes publiques. La question est davantage celle d'une remise à plat des modes de fonctionnement, pour en finir avec les dérives, comme celles des hauts salaires des cadres de l'audiovisuel public et des avantages dont ils disposent (véhicules de fonction, etc.). « Un État actionnaire qui ne joue pas son rôle, un accord collectif d’entreprise qui a permis à la direction d’acheter la paix sociale… » Le marché est-il seul capable de régler ces problèmes ?