La cour d'assises spéciale de Paris a condamné lundi en appel quatre hommes à des peines de six ans de prison à quinze années de réclusion criminelle, pour leur rôle dans l'engrenage qui a conduit à l'assassinat de Samuel Paty par un djihadiste tchétchène en 2020.
Les peines les plus lourdes, respectivement de 10 et 15 ans de réclusion, ont été prononcées contre un parent d'élève de 54 ans et un militant islamiste, de 66 ans, pour avoir été les initiateurs de la campagne de haine en ligne contre le professeur d'histoire et de géographie de 47 ans.
Cette campagne ne s'était arrêtée qu'avec la décapitation de Samuel Paty par un islamiste radical de 18 ans, parce que l'enseignant avait montré des caricatures du prophète Mahomet lors de son cours sur la liberté d'expression.
Deux proches du tueur, âgés 24 ans et 25 ans, ont eux été condamnés à six et sept ans de prison, pour association de malfaiteurs mais sans que le caractère terroriste ne soit retenu. Ils étaient poursuivis pour avoir véhiculé le meurtrier et l'avoir aidé à se procurer des armes, avant son crime commis le 16 octobre 2020 près du collège où enseignait M. Paty, à Conflans-Sainte-Honorine près de Paris. Le tueur avait ensuite été abattu par la police qu'il menaçait.
Peine allégée pour certains
Le parquet général avait réclamé vingt ans de réclusion à l'encontre des deux aînés. En première instance, ils avaient été condamnés à 13 et 15 ans pour association de malfaiteurs terroriste.
Les avocates générales avaient demandé 16 ans de prison pour les deux plus jeunes. «Inconcevable de s'arrêter sur une telle décision conforme à une pression sociétale mais pas au droit», a encore dit Me Brengarth, annonçant le pourvoi en cassation.
En diminuant la peine des trois autres co-accusés, «la cour a fait du droit sauf pour notre client». Le plus sévèrement condamné était le plus éloigné des faits. L'extension de la qualification d'association de malfaiteurs terroriste menace la liberté d'expression», a commenté leur confrère Ouadie Elhamamouchi.
«Je ne pouvais pas savoir»
Pendant le procès, les deux plus âgés se sont parfois renvoyé la responsabilité première de la cabale et ont divergé dans leurs postures: l'un a exprimé sa «honte», l'autre restant droit dans ses bottes militantes. Mais ensemble, ils affirment n'avoir jamais imaginé que leur vindicte en ligne pût mettre en péril M. Paty.
Les deux plus jeunes, qui ne présentent pas des profils d'islamistes radicaux, ont eux assuré n'avoir pas eu conscience du projet criminel du Tchétchène.
«Je me sens impuissant face à votre douleur», a dit l'un d'eux lundi dans une ultime déclaration à la famille de Samuel Paty, avant que la cour ne se retire pour délibérer. Mais «je ne suis pas un criminel, je ne suis pas un terroriste. J'étais un jeune de 18 ans, certes naïf mais pas méchant», a-t-il poursuivi, tandis que son ami a répété son «innocence».
«Mon amour pour ma fille», dont le mensonge a déclenché la cabale en ligne et l'engrenage atroce, «m'a aveuglé», «je ne pouvais pas savoir que ça pouvait finir comme ça», a de son côté déclaré un des aînés, répétant ses «regrets» et «excuses».
Incidents procéduraux
L'assassinat atroce de Samuel Paty avait jeté l'effroi en France. Le djihadisme avait déjà frappé l'institution scolaire. A l'école Ozar Hatorah de Toulouse (sud), Mohammed Merah avait tué en 2012 trois enfants et le professeur Jonathan Sandler parce qu'ils étaient juifs.
Durant cinq semaines, les vies fracassées par le crime du Tchétchène se sont côtoyées. Celles de la famille Paty d'abord, écrasée de douleur, qui a dû défendre encore l'image de leur fils et frère face aux allégations de discrimination.
Il y eut aussi ce policier municipal, tétanisé face au tueur, incapable de réaliser que ce corps et cette tête n'étaient pas ceux d'un mannequin. Ces collègues exprimant leurs regrets pour ce tennis annulé avec Samuel Paty, pour ne pas l'avoir raccompagné en voiture l'après-midi de sa mort, au terme de plusieurs jours de menaces vécues dans la terreur au collège. Ce collégien devenu jeune majeur, hanté par la honte intacte d'avoir désigné le professeur au tueur...
Les débats ont été marqués par des incidents procéduraux exceptionnels: deux magistrates écartées après la mise en cause de leur impartialité; un ministre, Laurent Nuñez, qui écrit directement à la présidente de la cour pour rectifier son témoignage.
Souvent tendu, le procès a avancé sur une ligne de crête. Mais la dignité réclamée par la famille Paty a été protégée par la présidente, dont la «loyauté», l'humanité et la conduite maîtrisée des débats ont été saluées par les parties.