Nathalie Baye échappait aux clichés; l’étiquette de la «petite Française moyenne» pouvait l’agacer. Elle s’en défit en étant une actrice totale, passant indistinctement du cinéma d’auteur au polar ou à la comédie. Elle a traversé la vie en jouant dans plus de 85 longs métrages. Vertigineuse carrière sur plus d’un demi-siècle.
Vendredi dernier, elle s’est dérobée comme elle a vécu, discrètement, emportée à 77 ans par une maladie dégénérative. Nous l’avions rencontrée le 11 novembre 2013 à Lausanne. Elle donnait une master class à l’ECAL. En pull et jean, silhouette fine dans son long manteau bleu, elle n’était pas du genre à faire des manières. Sincère, sans familiarité et sans distance, visage doux, yeux rieurs, voix nasale veloutée, elle était pleinement avec vous.
Avec Nathalie Baye, on aurait pu confondre naturel et facilité. En elle s’inscrivait l’invisible méticulosité du travail. Le désir était son moteur. A ses débuts, elle accumula des petits rôles, «des panouilles», disait-elle. Il y eut des jours sans, le chômage, des passages à vide plus tard.
Comme elle avait de la mémoire, lorsqu’elle reçut en 2006 le quatrième César de sa carrière pour «Le petit lieutenant» de Xavier Beauvois, elle pensa aussi à toutes celles qui étaient en rade: «Je veux dédier ce César aux actrices, à toutes les actrices. A celles qui sont dans cette salle, privilégiées, comme moi. A celles qui débutent, qui ont des peurs, des doutes. Mais particulièrement à celles qui ne travaillent pas, qui attendent le coup de fil, qui sont dans le trou, qui n’y croient plus. La chose la plus difficile dans ce métier, c’est quand on n’a pas de travail, parce que d’être bon dans un film, c’est la moindre des choses.» Ses mots justes et généreux soulevèrent un tonnerre d’applaudissements.
Le luxe de dire non
Ce jour de 2013, nous venions de la revoir dans «La nuit américaine» de François Truffaut (1973). Elle avait 25 ans et l’air d’une enfant. Malgré les années, elle avait su préserver son éclat. «Quand on a la chance de faire un métier qu’on aime avec passion, c’est ça qui donne de la lumière, nous dit-elle. Il faut toujours aller de l’avant, il faut toujours être dans le présent, dans le plaisir. C’est facile à dire, ce n’est pas facile à faire.»
Nathalie Baye fut volontaire et, surtout, elle sut dire non. «Ma seule réelle exigence a été de choisir ce dont j’avais envie. Je me suis toujours dit que mon luxe, ce ne serait pas de devenir une vedette ou de posséder beaucoup d’argent. C’était la liberté de choisir et la liberté de travailler avec des gens avec lesquels j’avais envie de travailler. Je n’ai pas fait que des chefs-d’œuvre, mais j’ai tout fait à 100%, parce que j’en avais envie.»
Fille de Mai 68, ni facile, ni docile, elle était à l’écran la femme qui rembarrait des mecs qui tentaient de lui imposer leur force. Delon ou Depardieu, peu importe. Dans «La balance», elle mouche l’inspecteur Richard Berry d’un: «Toi, je vais te botter le cul, tu vas avoir les couilles qui te remontent par les oreilles!» Malgré son poids plume, on croyait totalement à son aplomb.
Travail, rigueur, discipline
Le cinéma? «Je ne me préparais pas du tout à ça.» Nathalie Baye a commencé par la danse. Assise sur un coin de table, à 65 ans, son corps avait gardé le maintien élégant des ballerines. Cette passion première l’avait soulagée d’une scolarité pénible. «J’étais très mauvaise élève, car dyslexique et dyscalculique.»
Claude et Denise, ses parents, artistes peintres, menaient une existence bohème. «Mes copains rêvaient d’avoir mon enfance. De l’extérieur, c’était plus original et ludique. Mais, quand j’allais chez eux, tout était bien réglé, moi je trouvais ça formidable. C’est rassurant pour un enfant.» Malgré les carences, le couple lui offrit une porte de sortie. «Ils m’ont permis de choisir en me responsabilisant: «Si tu veux faire de la danse, vas-y, mais vas-y à fond!» A 14 ans, je me suis inscrite dans une école professionnelle pour échapper à la souffrance des études. La danse m’a appris le travail, la rigueur, la discipline. J’ai fini par aimer ça, douloureusement.» Danser et rien d’autre l’envoya jusqu’aux Etats-Unis.
Cet apprentissage lui construisit une armature physique et un sacré mental. Le réalisateur Frédéric Mermoud se souvient du tournage de Moka, sorti en août 2016. «Tourner, c’est partir en mer, parfois par gros temps. Elle répondait toujours présent. Comme dit l’adage 'never explain, never complain', qu’il fasse nuit ou froid, elle ne se plaignait jamais. Elle était très équilibrée, très ancrée. Libre et volontaire à la fois.»
Ils avaient un rituel. Aux vœux de Nouvel An du cinéaste valaisan, Nathalie Baye répondait en l’appelant. «Mais pas cette année. En janvier, je me suis dit que la maladie avait dû progresser. Elle en parlait avec autodérision.» La maladie à corps de Lewy vous prive de sommeil, puis de vos facultés mentales et physiques. Cauchemars et hallucinations se substituent parfois au réel.
De tout cela, le public ne sut rien. Derrière un rideau de pudeur, à la mort de sa propre mère, la comédienne fit cette confidence: «Je suis contre toute forme d’acharnement thérapeutique. Le moment venu, je ne ferai pas subir à ma fille (Laura Smet, ndlr) ce que j’ai subi.»
Le théâtre avant le cinéma
Nathalie Baye arriva au cinéma par le théâtre. «Je suis rentrée dans un cours d’art dramatique, le Cours Simon, par hasard. Jouer m’était plus facile que la danse. J’étais plus douée. Ça paraît prétentieux, mais en travaillant une scène, je travaillais dans le plaisir, je me sentais dans mon élément. De fait, ça ne m’était pas douloureux.»
Les Huster, Weber, Villeret, Dussollier furent ses contemporains. Lorsque René Simon lut les noms des élus au concours d’admission, le sien n’y figurait pas. «Je me suis dit: 'Je ne suis rien, je ne suis pas bonne, ça paraît logique'.» Ménageant son effet, le maître fouilla dans ses papiers, puis dit: «Je vais vous parler de quelqu’un, elle s’appelle…» Il chercha, fit mine d’hésiter. «Elle s’appelle Baye… Quel nom! Et il a levé le pouce en l’air.»
Elle en pleura. «Jamais personne ne m’avait fait de compliment, même pas mes parents. C’était la première personne qui me donnait confiance en moi. René Simon m’a dit: «Ecoute-moi, je te prends dans mon cours, je vais te présenter au Conservatoire, mais tu vas beaucoup travailler.» A partir de là, j’ai commencé à fréquenter la cinémathèque, à découvrir ce qu’était le cinéma, j’allais souvent au théâtre.»
Puis arriva «La nuit américaine» de François Truffaut. Baye fut repérée dans la rue par une assistante. «Comme disent les Québécois, ce film m’a permis de «tomber en amour» avec le cinéma. J’ai découvert ce que c’était.» La comète ingénue fut affublée de grosses lunettes qui lui mangeaient le visage. «Truffaut me voulait ainsi, plus technicienne que comédienne. Je jouais une script-girl, je ne savais même pas ce que c’était. La vraie script-girl m’a donné deux ou trois tuyaux. Et après, je me suis dit: 'Allez, on y va!'»
«L’enthousiasme est resté en moi»
C’était un film sur le tournage d’un film. «J’étais tout simplement contente d’être employée et de jouer. On travaillait dans des conditions merveilleuses à Nice, au Studio de la Victorine. Truffaut était très connu, mais pas encore l’icône qu’il est devenu. Comme je jouais majoritairement mon rôle avec «mon» réalisateur, entre réalité et fiction, je mélangeais un peu tout. Je n’y connaissais tellement rien...» sourit-elle. Pour Nathalie Baye, les acteurs comme elle qui incarnaient des techniciens comptaient pour du beurre. «Les vrais acteurs, c’étaient Jacqueline Bisset, belle comme le jour, et l’éblouissante Valentina Cortese.»
Jeune, volontaire, Nathalie Baye fut remarquée… grâce à ses lunettes. «C’est merveilleux, l’inconscience. On ne se pose pas vraiment de questions. Quand j’ai vu les rushs la première fois, j’étais effondrée. Je me suis trouvée d’une laideur terrible. C’est très difficile de s’accepter, de se découvrir. Mais l’enthousiasme est resté en moi. Je fonçais, j’avais de l’appétit. C’est ça qui m’a beaucoup aidée et, avec le recul, qui m’a presque sauvée. En plus, le seul fait d’être payée pour faire quelque chose que j’aimais me paraissait invraisemblable.» Elle avait trouvé sa voie.
Après Truffaut, Maurice Pialat la prit dans «La gueule ouverte», film sur le cancer et l’agonie de sa mère. Une épreuve. Baye aimait Philippe Léotard, lui aussi à l’affiche. Pialat ne le ménagea pas. «Truffaut et lui m’ont construite en mettant très vite la barre assez haut. Ensuite, j’ai essayé d’avoir un parcours cohérent qui ne reposait que sur mes choix instinctifs. Je n’ai jamais été carriériste.» On la vit dans «La gifle» aux côtés d’Adjani. Elle fit jusqu’à trois films par an. Elle joua chez Ferreri, Cavalier, Goretta et Godard, dont «Sauve qui peut (la vie)» sortit en 1980.
«Nathalie Baye, incroyablement drôle, m’a raconté sa rencontre avec Godard, glisse Frédéric Mermoud. Elle arrivait de Paris avec son chat et logeait au Lausanne Palace, où elle attendit Godard. Le premier jour, il ne vint pas, le deuxième non plus. Le troisième, on l’annonça. Godard monta la voir et, une fois dans sa chambre, il ne lui adressa pas la parole, parla pendant quarante-cinq minutes au chat et s’en alla.» Il avait ses méthodes.
Cette œuvre majeure, avec Jacques Dutronc et Isabelle Huppert, fut un jalon dans le parcours de Nathalie Baye: «Il m’a secouée. J’ai appris la disponibilité: nous avions un scénario assez succinct, une sorte de synopsis amélioré, sans dialogues. Il ne nous les donnait que la veille pour le lendemain ou deux jours avant.»
De film en film, Baye accompagne, traverse et incarne les décennies. Elle dure. «C’est ça qui est difficile. On doute encore, même après quarante ans de carrière», nous dit-elle. Elle n’a eu de cesse de casser son image. Elle est chez Goretta, Blier et Daniel Vigne, en 1982, dans «Le retour» de Martin Guerre. La même année sort – avec elle encore – «La balance» de Bob Swaim. Elle crève l’écran. Le temps passe, Baye reste. Toujours elle-même, toujours ailleurs, toujours meilleure. «Elle préparait ses rôles très en amont, par petites touches, ajoute Mermoud. Le choix d’un foulard, d’une démarche, d’une coiffure, l’emploi d’une cigarette, c’était sa porte d’entrée dans le rôle. Qu’elle soit capitaine d’industrie, esthéticienne, paysanne ou commandant à la PJ, elle arrivait à incarner le réel.»
Retourner dans sa vie
Son premier grand rôle lui fut offert par Bertrand Tavernier dans «Une semaine de vacances» (1980). Elle est de tous les plans. «Nous avons tourné dans sa merveilleuse ville de Lyon.» Elle est Laurence, une jeune prof qui fait le point sur sa vie en sept jours d’arrêt de travail. Avec ce film, Nathalie Baye allait définitivement appartenir au public. Dans la rue, on se retourne sur elle.
Si elle aima le cinéma, elle aima intensément et choisit des hommes qui ne lui ressemblaient guère. Léotard quitta femme et enfants pour elle, puis s’abîma pendant dix ans dans l’alcool et la drogue. Il y eut Johnny Hallyday, quatre ans. La passion sans calcul, toujours, à l’écran comme à la ville. «C’est vital. Je n’ai jamais été vers ce qui brille. Quand j’ai été exposée par ma vie privée, comme avec Johnny, le père de ma fille Laura, ce n’était pas parce que ça brillait, c’est parce que je suis tombée amoureuse de cet homme, que je l’ai aimé et que je reste encore très liée à lui. C’est un artiste remarquable.»
Baye était pragmatique. «On fait un métier public, on s’expose. Quand on a fini de jouer, on n’a envie que d’une seule chose: retourner dans sa vie.» Elle aimait quitter Paris pour se reposer dans la Creuse. «C’est nécessaire de se replonger dans le réel, à la fois pour s’en nourrir et pour s’apaiser.» Elle avait du flair. «Je n’ai aucune stratégie, mais une forme d’instinct. Dans ce métier, comme en amour, à vrai dire, le fait de garder le désir, ce n’est pas rien. C’est la chose la plus difficile à acquérir.» Nathalie Baye ne s’est jamais résignée; en cela elle resta une femme et une actrice authentiques. Pour ça, on l’a aimée, on l’aime et on l’aimera encore.
Cet article a été publié initialement dans le n°17 de «L'illustré», paru en kiosque le 23 avril 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°17 de «L'illustré», paru en kiosque le 23 avril 2026.