La remarque dit tout. Dans «Rive droite, rive gauche» (1984), l’un des films qu’elle tourna aux côtés de Gérard Depardieu, Nathalie Baye assène à son partenaire une réplique assassine: «Gardez votre cinéma pour les boudins que vous draguez d’habitude.» Tout est résumé.
Incarnation à la fois d’un certain glamour français et d’une modestie inhabituelle chez les grandes actrices, Nathalie Baye, décédée le 17 avril à 77 ans d’une maladie dégénérative, avait en quelque sorte devancé l’époque #MeToo, avec laquelle elle garda toujours ses distances. Son secret? Bien délimiter la ligne à ne pas franchir. Tantôt femme fatale, mère de famille, amante ou policière, l’actrice ne succombait jamais. Il fallait la séduire. Et ce n’était pas simple.
Lorsqu’en 1973 le cinéaste américain Robert Wise lui donne l’un de ses premiers rôles dans «Two People», un film dont Peter Fonda est la vedette, Nathalie Baye sort tout juste du Conservatoire national d’art dramatique de Paris. Cette fille d’un couple d’artistes peintres a d’abord voulu être danseuse. Puis viendront la scène, et très vite les caméras. Nathalie Baye s’impose, quelques mois après «Two People», dans «La Nuit américaine» de François Truffaut.
La séduction et l’intrigue
Elle y joue le rôle de la scripte dévouée d’Alexandre, un ex-acteur de premier plan joué par Jean-Pierre Aumont. La séduction, déjà, est le cœur de l’intrigue. L’actrice entame sa carrière de femme forte, dissimulée derrière une silhouette tendre et un tempérament d’étourdie.
Tous, après, s’y laissèrent prendre, qu’ils soient réalisateurs comme Jean-Luc Godard (pour «Sauve qui peut (la vie)» en 1980 et «Détective» en 1985) ou Steven Spielberg (pour «Attrape-moi si tu peux» en 2003), ou bien vedettes du cinéma comme Philippe Léotard, Gérard Depardieu, Leonardo DiCaprio ou, dans un tout autre registre, Johnny Hallyday.
Philippe Léotard et Johnny Hallyday: a priori, tout distinguait ces deux hommes qui partagèrent sa vie. Le premier, qui lui donnait la réplique dans «La Balance», en 1982, est un éternel enfant perdu, noyé dans le cynisme ambiant qu’il ne parvient jamais à dominer ou à surmonter. Le second, avec qui elle eut leur fille Laura Smet en 1983, est l’archétype de la star populaire. Le premier est une référence dans le cinéma d’auteur. Le second sera toujours contesté au cinéma, alors qu’il triomphe dans des concerts qui rassemblent des centaines de milliers de fans.
Léotard, l’écorché
Nathalie Baye transforma ces deux hommes. Elle sut rassurer Léotard, l’écorché, emporté en 2001 par ses passions tristes. Elle donna de la profondeur à «Johnny», décédé en 2017 d’un cancer. Le plus drôle est sans doute qu’elle éprouvait pour le second une passion de midinette. Née en 1948 dans la région parisienne, Nathalie Baye était de la génération «yéyé». Elle fondait, de son propre aveu, devant Sylvie Vartan. Jusqu’à ce qu’elles se retrouvent toutes les deux pour accompagner le chanteur dans sa dernière demeure.
Nathalie Baye remporta quatre Césars, la plus haute distinction du cinéma français. Elle faillit arracher une nomination aux Oscars en 2006, pour le film de Xavier Beauvois «Le Petit Lieutenant», dans lequel elle joue le rôle d’un officier de police. Elle fut récompensée à la Mostra de Venise et au Festival de San Sebastián. Mais ce qui reste d’elle est aussi sa capacité à sourire, à sembler être capable de dominer les douleurs de la vie.
Un morceau de courage
C’est ce qui ressort de «Vénus Beauté (Institut)», le film de Tonie Marshall en 1999, ou de son rôle dans «Downton Abbey 2». Entre femmes, l’actrice apparaissait soudain pour ce qu’elle était: une volonté, une ténacité, un morceau de courage. Ce qui la conduira à apporter son soutien, malgré l’opprobre féministe général, à Gérard Depardieu en signant la fameuse tribune «N’effacez pas Gérard Depardieu», publiée dans «Le Figaro» le 25 décembre 2023. Pour elle, le «lynchage» médiatique contre l’acteur, accusé de viols et d’agressions sexuelles, n’est pas acceptable. Il reste l’un de ses héros, et celui du cinéma français.
Il faut parfois peu de mots pour résumer une vie d’artiste. Ceux de Nathalie Baye font immanquablement penser à ceux d’une autre grande actrice, qui acheva sa vie en Suisse: Audrey Hepburn. «Si l’on ne veut être qu’à son avantage, mieux vaut choisir d’être mannequin!» répétait l’interprète française, reprenant la hantise de son aînée américaine à l’idée «de vieillir en couverture des magazines».
Actrice endurcie
«Etre actrice, c’est s’offrir le luxe d’avoir plusieurs vies en une seule», aimait-elle dire aussi, expliquant ainsi son passage de rôle de femme du monde à celui de fermière dans «Les Gardiennes» (2017) de Xavier Beauvois, le seul film qui l’amena à jouer avec sa fille Laura. L’actrice apparaît alors endurcie, peu capable de sourire, à l’image de la femme qu’elle incarne, contrainte de veiller sur la ferme en l’absence de son mari parti au front durant la Première Guerre mondiale.
Nathalie Baye savait transformer la séduction en autorité. Elle faisait pleurer entre deux éclats de rire. Elle avait osé, dans «Une liaison pornographique», jouer le rôle d’une femme qui s’abandonne au sexe par volontarisme. Avec, toujours, le même résultat: dompter les héros qui pensaient pouvoir la conquérir.