La clivante réforme du marché du travail en Argentine, objectif clef du président ultralibéral Javier Milei a été adoptée vendredi par le Sénat, au bout de longues tractations parlementaires, d'une grève générale et de manifestations émaillées de violence. Pour l'exécutif, elle est une «modernisation» du travail, d'un cadre légal datant des années 70 (la précédente loi-cadre est de 1974), afin de doper l'emploi. Pour le monde syndical, c'est une loi «régressive», une «précarisation». En voici quelques points saillants:
Salaires
La réforme entérine la possibilité de payer les salaires en devise étrangère (en dollars par exemple, devise-refuge par excellence des Argentins) mais aussi partiellement en nature, c'est-à-dire en alimentation, sous forme de logement ou autres biens et services. La nouvelle loi introduit aussi le concept de salaire «dynamique», qui permet, moyennant négociation, y compris post-contrat, de lier la rémunération à un critère de performance ou de productivité de l'employé.
Indemnités
La loi réduit les plafonds d'indemnités en cas de licenciement (avec ou sans cause), excluant du calcul par exemple les congés payés, étrennes, primes. Elle fixe aussi un barème d'actualisation des indemnités, en partie lié à l'inflation, et dorénavant moins à la discrétion des juges du travail. Et elle étale l'échéancier de paiement des indemnités pour soulager la trésorerie des entreprises, des PME surtout.
Pour l'exécutif, ces mesures visent à combattre «le business des procès», une judiciarisation à outrance du monde du travail. «Que l'embauche ne soit plus synonyme d'incertitude, de conflit et de contentieux», argue le président de l'Union industrielle Martin Rappallini. Il cite des statistiques juridiques de plus de 300'000 litiges en cours en Argentine, «soit 114 pour 10'000 travailleurs, contre à peine 6 (pour 10'000) au Chili, pays au niveau de sinistres du travail pourtant similaire».
Embauche, formalisation
La réforme met en place des incitations aux entreprises, sous forme d'exonération de charges, pour embaucher des sans-emploi, des micro-autoentrepreneurs, ou des ex-fonctionnaires – plus de 50'000 emplois publics ont été supprimés en deux ans. Elle prévoit aussi une période d'amnistie, pour des entreprises qui employaient jusqu'ici des travailleurs non-déclarés, afin de les faire basculer dans le formel. Selon des chiffres officiels, 43% de l'emploi était informel en Argentine fin 2025.
Horaires, congés
La loi autorise l'extension de la journée de travail de 8 à 12 heures, dans le respect de limites hebdomadaires (48 heures). Elle met en place, moyennant accord employeur-employé, un système de «banque d'heures» pour compenser cette flexibilité --au lieu du paiement actuel d'heures supplémentaires à un barème supérieur. La nouvelle loi permet également que les congés soient fractionnés, en des périodes ne pouvant être inférieures à 7 jours (au lieu de 14 jusqu'alors).
Grève, syndicats
La réforme allonge la liste de «services essentiels» qui ne pourront légalement fonctionner à moins de 75% en cas de grève. A la santé, la production et distribution d'eau, gaz et électricité, au contrôle aérien, déjà dans le régime actuel, s'ajoutent les télécommunications, les ports, les douanes et immigrations, l'éducation.
Se créé en outre une vaste catégorie de services dits «fondamentaux», où la prestation ne pourra pas être inférieure à 50%: pharmaceutique, bâtiment, transports, hôtellerie et restauration, mines, notamment. Par ailleurs dans l'entreprise, les assemblées de personnel, de délégués, ne pourront se réaliser durant les heures de travail qu'avec le feu vert de l'employeur, et sans affecter le fonctionnement de l'entreprise. Les participants ne seront pas rémunérés pour ces heures.
Les blocages ou occupations d'usine sont désormais considérés comme une infraction «très grave». Mais la loi ne définit pas un barème de sanctions, remis à plus tard. La CGT principale centrale syndicale, a annoncé qu'elle saisira la justice de l'inconstitutionnalité de la nouvelle loi.
Mais pour Matias Cremonte, président de l'Association latino-américaine des avocats du travail, le contrôle de constitutionnalité en Argentine est «diffus», et «des années peuvent s'écouler avant qu'une jurisprudence ne se consolide et conclue à l'inconstitutionnalité», prédit-il auprès de l'AFP.