En bref
- A l'occasion des 25 ans des attentats du 11 septembre 2001, une série documentaire raconte la traque des responsables de cette attaque terroriste par les services de renseignement américains. Y compris les zones d'ombre et les théories du complot qui persistent sur ces événements tragiques.
- Malgré l'élimination des principaux chefs d'Al-Qaïda, des mystères entourent toujours les attentats, notamment l'effondrement de la tour WTC 7 et les circonstances du crash sur le Pentagone. Les thèses complotistes demeurent vivaces.
- Les attentats du 11 septembre ont fait 2977 victimes, provoqué deux guerres et engendré des pratiques controversées comme la torture et l'internement sans procès. Le procès de Khalid Sheikh Mohammed, cerveau présumé des attaques, est désormais prévu pour juin 2028.
Cette traque-là ne s’achèvera sans doute jamais. Antoine Mariotti, journaliste à la chaîne de télévision France 24, a passé ces dernières années à enquêter sur le travail des services de renseignement américains pour retrouver (et éliminer) les commanditaires des attentats du 11 septembre 2001. Devant nous, 25 ans plus tard, celui qui a interviewé des dizaines d’agents de la CIA, du FBI ou d’autres services secrets décrit la traque, mais aussi l’abîme de doutes et de rumeurs dans lequel cette attaque-suicide contre les tours jumelles de New York a plongé le monde.
«Le caractère tellement impensable de l'opération imaginée par Oussama ben Laden a ruiné beaucoup de nos certitudes, explique-t-il. Ceux qui sont supposés protéger l’Amérique se sont retrouvés pris dans cet engrenage infernal. La marque du 9/11 (la date, en anglais), c’est le complot. Ce n'est pas un illuminé à droite ou à gauche. Chaque arrestation, chaque élimination d’un terroriste, même documentée et justifiée, a ouvert une nouvelle boîte de Pandore remplie de doutes. Sur le thème: on nous cache la vérité.»
Les témoignages de la traque
Cet enquêteur a réuni les témoignages de cette grande traque dans un livre, «L’Agence» (éd. Tallandier), puis dans une série documentaire télévisée en trois épisodes, «CIA, les guerres secrètes de l’après-11-Septembre», disponible sur la plateforme France.tv. Tout y est. Le récit des interminables nuits blanches au QG de la CIA, à Langley, dans la banlieue de Washington, pour reconstituer le puzzle mondial tissé par Al-Qaïda («la base», en arabe). Les états d’âme des agents confrontés à la torture, officiellement interdite mais en réalité encouragée sous la présidence de George W. Bush. Les traumatismes des guerres d'Afghanistan et d'Irak, toutes deux déclenchées par le locataire de la Maison Blanche, pour «venger les Twin Towers» et les 2977 victimes de l’attaque la plus meurtrière contre les Etats-Unis depuis l’assaut aérien japonais contre Pearl Harbor, le 7 décembre 1941.
En 25 ans, les preuves se sont en effet accumulées. Oui, cette opération conçue et commanditée depuis son sanctuaire afghan par le fondateur d’Al-Qaïda Oussama ben Laden (éliminé le 2 mai 2011 à Abbottabbad, au Pakistan) et son lieutenant Ayman al-Zawahiri (tué le 31 juillet 2022 par une frappe de drone sur Kaboul, en Afghanistan), visait bien à mettre K.-O. le «grand Satan américain» et à porter un coup fatal à l’Occident mécréant. Et oui, les ramifications de la pieuvre terroriste islamiste dépassaient toutes les anticipations des services de renseignement occidentaux.
Ce qu’on ne saura jamais
Résultat depuis cette date fatale, il y a un quart de siècle? Des dizaines de tueurs fanatiques éliminés. Les principaux chefs d’Al-Qaïda neutralisés par les forces spéciales ou les drones. Des milliers d'islamistes ciblés, pourchassés et pris en filature par des agents infiltrés dans les ruelles de Peshawar, au Pakistan, dans les montagnes de Tora Bora, en Afghanistan, ou dans les rues infestées de pièges de Mossoul ou Bagdad, en Irak.
Et pourtant: de quoi parle-t-on encore en 2026, dans les rues de Genève, Berlin, Tokyo, Jakarta ou Buenos Aires? De ce que l’on ne «saura jamais» sur les attentats du 11-Septembre. De ce que l’on persiste à nous cacher. Des mystères «inavouables» du World Trade Center de New York, dont l'explosion aurait permis de faire disparaître des archives compromettantes. Des négligences et de l'aveuglement des services de police américains sur l'entrainement au pilotage des dix-neuf terroristes, dont la plupart, de nationalité saoudienne, résidaient depuis plusieurs années aux Etats-Unis!
La troisième tour, cette obsession
La compagnie de travaux publics Thornton Tomasetti a fait partie des firmes contractées par l’administration américaine pour inspecter les ruines des «Twin Towers» et du WTC 7, la troisième tour effondrée de New York sur laquelle tant de théories du complot prospèrent. Le WTC 7 n’a pas été frappé par un avion le 11 septembre 2001. La version officielle, basée sur des expertises détaillées et publiques, attribue son écroulement à un incendie provoqué par des débris de la tour nord voisine, provoquant une défaillance locale autour de sa colonne 79, puis un effondrement progressif. Tout est dans un rapport bouclé en 2008. Mais rien n’y fait.
Sur Internet, le mystère de la troisième tour nourrit toujours l’imaginaire complotiste mondial. Il s’agirait, à en croire les détracteurs de cette version, d’une démolition contrôlée, activée à la faveur des attaques terroristes pour détruire des données compromettantes, financières et administratives, stockées dans ses étages. Les experts de Thornton Tomasetti ont été hués, insultés, menacés, pris à partie. Richard Gage, le fondateur de l’association «Architects & Engineers for 9/11 Truth», et David Ray Griffin, auteur de nombreux ouvrages contestant le récit officiel, continuent, 25 ans après, de les accuser en public. «Rien ne tient dans leurs arguments, jurait encore le premier, juste avant les commémorations mémorielles, dans le podcast 'Inquiries of our Reality' (Enquêtes sur notre réalité). Je maintiens que la tour WTC 7 a sans doute été dynamitée.» Les Etats-Unis seraient en fait complices de l’horreur, et quasi responsables de cette tragédie qui aurait pu être évitée.
Les documents disponibles sur Internet, à portée de clic, permettent pourtant de se faire une idée juste des circonstances et du déroulement, minute par minute, de la catastrophe du 11-Septembre. Le Congrès des Etats-Unis a publié un premier rapport de plusieurs milliers de pages en décembre 2002. Une commission d’enquête parlementaire a ensuite compilé le résultat de ses auditions en juillet 2004. Les rapports techniques sur les tours jumelles ont été déclassifiés en 2005. Celui de Thornton Tomasetti sur la tour WTC 7 l’a été en 2008. S’y ajoutent aussi le rapport de l’inspecteur général de la CIA et celui de la «9/11 Review Commission du FBI» en 2015. Sans résultats.
Les mystères du Pentagone
Las. Survenu moins d’une heure après l’explosion, à 8h37, d'un premier avion dans la tour sud du WTC, et moins de vingt minutes après la seconde explosion, à 9h03, du vol 173 de United Airlines, le crash du vol 77 d’American Airlines sur le Pentagone à 9h37 est toujours contesté. Il est, de loin, l'attentat le plus discuté. La diffusion très tardive des images par le ministère américain de la Défense (rebaptisé ministère de la Guerre par Donald Trump), le 16 mai 2006, n’a pas dissipé le doute. Pire: le dernier vol en route pour Washington, détourné par les passagers, qui s'est écrasé en Pennsylvanie à 9h57 a au contraire dopé les théories complotistes! Quoi de mieux, selon ces théories, que des attaques mises en scène pour faire oublier que les services américains disposaient, avant le 11-Septembre, de nombreuses informations pertinentes, sans avoir identifié la date, le lieu et la forme exacte de l’attaque?
Un homme a beaucoup œuvré à la dissémination de ces thèses. Son nom est Alex Jones, et son podcast «Infowars» est une référence en la matière. Or Alex Jones est loin de se cacher ou de comploter en secret. Il a été, en 2024, l’un des influenceurs les plus en vue de la campagne pour réinstaller Donald Trump à la présidence des Etats-Unis. De quoi légitimer ses théories selon lesquelles il existe une très forte probabilité que l’attaque ait été orchestrée ou volontairement facilitée par des éléments du gouvernement américain!
Jones a très vite rejoint les «9/11 Truthers», conglomérat d’activistes persuadés que les attentats ont été fabriqués et qu’Oussama ben Laden est loin, très loin, d’en être le seul responsable. Le fondateur d’Al-Qaïda aurait été, selon lui, instrumentalisé par les Etats-Unis. Son refrain favori? Ben Laden, tué le 2 mai 2011 par les «Delta Force» à Abbottabad, au Pakistan, était un «CIA asset» (un indic de la CIA), ou un boogeyman – épouvantail – dont Washington aurait eu besoin pour justifier la «guerre contre le terrorisme».
Ben Laden, agent américain
Oussama ben Laden. Ce nom, à lui seul, nourrit depuis 25 ans tous les fantasmes, et son élimination, dans une résidence proche de l’académie militaire pakistanaise à Abbottabad, n’a fait que renforcer les doutes. L’homme tué le 2 mai 2011, dont la dépouille a été jetée en mer et dont les photos du cadavre n’ont jamais été diffusées, est-il bien le redouté chef d’Al-Qaïda? Une voix s'élève depuis un quart de siècle pour dire «non». Steve Pieczenik est auteur de romans d’espionnage – son dernier, «State of Emergency» («L’Etat d’urgence»), a été publié en 2010 – après avoir officié au département d’Etat au début des années 90. Pour lui, Ben Laden serait mort depuis 2001 et l’opération d’Abbottabad, avec sa fameuse photo de Barack Obama entouré de son état-major dans la «Situation Room» située au sous-sol de la Maison Blanche, serait une mise en scène. Les médias du monde arabe repassent toujours en boucle son témoignage.
Les attentats du 11 septembre 2001 sont un puits sans fond. Impossible de se pencher dessus sans voir remonter à la surface ce que la première puissance démocratique mondiale a produit de pire, au nom de sa vengeance. La prison «hors la loi» de Guantánamo. L’internement indéfini sans procès de dizaines d’individus. La prolifération du «waterboarding», la torture par noyade, dans les casernes de l’armée américaine en Afghanistan, en Irak, mais aussi dans un chapelet de bases secrètes à travers le monde, y compris en Pologne ou dans les pays baltes.
Impossible, surtout, de croire encore à la justice américaine, alors que le cerveau opérationnel présumé des attentats de New York, Khalid Sheikh Mohammed, arrêté en mars 2003 à Rawalpindi, au Pakistan, ne sera jugé qu’à partir du 5 juin 2028, pour avoir, selon la justice, organisé l’«acte criminel le plus odieux commis sur le sol américain dans l’histoire moderne». Un juge militaire vient de décider qu’un procès en 2027, pourtant réclamé par les procureurs, est «trop proche». Détenu à Guantánamo depuis 2006, l’ex-terroriste avait conclu un accord de plaider-coupable aux termes duquel il reconnaissait sa culpabilité «de A à Z» en échange de l’abandon de la peine de mort. Mais une cour fédérale d’appel a annulé cet accord le 27 août dernier. 25 ans après, dans le torrent de larmes qui a accompagné les commémorations du 11-Septembre à New York et partout dans le monde, la marée complotiste continue de déferler.
Ce grand récit est à retrouver cette semaine dans les colonnes de notre hebdomadaire «L'Illustré»
Episodes précédents de notre série «L'Amérique crucifiée»:
1. 11 septembre 2001: 25 ans de traque et de questions
2. 25 ans après le 11-Septembre, «la date se dissipe, mais l’émotion reste»
3. Que devient le terrorisme djihadiste, 25 ans après le 11-Septembre?