L'Amérique crucifiée (1/4)
11 septembre 2001: 25 ans de traque et de questions

Leurs moyens d'investigation furent sans précédent. Pour retrouver les commanditaires des attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont lancé une traque planétaire. Avec ses succès, ses horreurs et ses questions.
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Le 11 septembre 2001, les Etats-Unis sont touchés au cœur par Al-Qaïda.
Photo: RMS

En bref

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  • Après le 11-Septembre, FBI et CIA ont mené une traque mondiale mobilisant des milliers d’agents, des milliards de dollars, 500'000 pistes et 167'000 interrogatoires.
  • Cette quête de résultats, pilotée depuis Washington, a entraîné torture, prisons secrètes et Guantánamo, puis les guerres d’Afghanistan et d’Irak, coûtant 5000 à 8000 milliards de dollars.
  • Malgré la mort de Ben Laden et l’affaiblissement d’Al-Qaïda, des zones d’ombre demeurent, le procès de Khalid Sheikh Mohammed est attendu en 2028 et la menace djihadiste reste diffuse.
Richard Werly
Richard WerlyJournaliste Blick

Ils gardent le souvenir de ces heures noires gravé dans leur tête et dans leur corps. Durant des mois, parfois des années, ces hommes et ces femmes ont tout donné pour en finir avec Al-Qaïda et venger l’Amérique. Leur hantise, pendant cette traque antiterroriste sans précédent postérieure aux attentats du 11 septembre 2001? «Rater» Oussama ben Laden, son adjoint Ayman al-Zawahiri, leur commandant opérationnel Khalid Sheikh Mohammed et tous ceux qui lancèrent les avions contre les «Twin Towers» et le Pentagone.

Plus qu’une traque: une opération de ratissage mondiale supervisée par le FBI et la CIA. Plus de 4000 agents spéciaux et 3000 employés professionnels furent mobilisés en Europe, au Moyen-Orient, en Asie, mais aussi en Afrique. «Je me souviens avoir dormi des semaines entières au pied de mon bureau de la CIA à Langley (à côté de Washington)», raconte l’un des agents dans le documentaire en trois parties du journaliste français Antoine Mariotti, «Les guerres secrètes de l’après-11-Septembre», disponible sur les plateformes France.tv et de la RTS.

Avalanche de milliards de dollars

Des chiffres? Une avalanche de milliards de dollars investis en systèmes d’écoute et d’interception, en avions spéciaux affrétés, en construction de bases secrètes, en déploiement d’agents à travers le monde. 500'000 pistes examinées, 167'000 interrogatoires, 150'000 pièces à conviction et 170'000 photographies, triées, analysées et consignées dans 30 bureaux à l’étranger. «C’est simple, nous avons obtenu en quelques heures, le 12 septembre 2001, ce que nous demandions depuis des mois. George W. Bush et son vice-président Dick Cheney acceptaient toutes nos requêtes. L’argent pleuvait», confirment les agents interrogés dans le film, dont beaucoup ont depuis quitté les services de renseignement.

Dernière cible d'Al Qaïda en cette journée fatale du 11 septembre 2001: le Pentagone à Washington.
Photo: FBI

Car cette traque mondiale a aussi eu un envers du décor. Un précipice d’obscurité pour les valeurs démocratiques, pour l’Etat de droit et pour les droits de l’homme: «L’enquête sur les attentats du 11-Septembre fut sans doute la plus politisée jamais menée par tous les services américains, note Antoine Mariotti, qui a interrogé des dizaines de policiers et d’ex-espions. La CIA, la NSA, le Pentagone, le département d’Etat, le Trésor… tout le monde est mobilisé. Les services de renseignement alliés et surtout les services pakistanais ont joué un rôle déterminant. Mais à chaque fois, tout remonte à la Maison Blanche.

Il faut impérativement des résultats. D’où la torture, d’où l'ouverture des geôles secrètes en Thaïlande, en Malaisie, en Pologne ou dans les pays baltes. D'où la transformation de la base de Guantánamo, à Cuba, en prison extraterritoriale à ciel ouvert. D’où les violations répétées du droit pour parvenir au «We got him» (Nous l’avons eu) de Barack Obama après la mort d’Oussama ben Laden, dix ans après la promesse de George W. Bush de mettre la main sur le chef d’Al-Qaïda «comme au bon vieux temps de l’Ouest américain: mort ou vif»

Les leçons de la traque

Un quart de siècle plus tard, quelles leçons tirer de cette traque qui a engendré deux guerres: celle d’Afghanistan dès le mois d’octobre 2011, puis celle d’Irak à partir de mars 2003? «Il y a bien sûr le traumatisme de la torture, même si on voit bien dans mon documentaire que beaucoup d’agents estiment que celle-ci a été une bonne chose et qu’elle a été utile, note Antoine Mariotti. Mais il y a surtout, avec le recul, cette perte de repères qu’engendre la vengeance aveugle.»

«Les Américains en 2001 sont comme les Israéliens après le 7 octobre 2023, poursuit-il. Quand il y a un traumatisme aussi fort que ça dans son pays, tout change d’un coup. On n’est plus dans la même situation. Certains sont prêts à tout. Au sein de la CIA, il y en a qui ont fait les pires saloperies, et il y en a d’autres qui refusaient. Il y en a qui se sont évanouis en voyant les vidéos de prisonniers torturés. Il y en a qui ont quitté les lieux, d’autres qui ont dénoncé ça en interne.» Et d’ajouter: «Lequel l’emporte dans ce genre de cas? C’est toute la question et c’est tout le danger.»

La vérité est que les attentats du 11 septembre 2001 ont accouché d’une guerre de vingt ans, finalement terminée avec la débâcle à ciel ouvert qu’a constituée le retrait précipité de l’armée américaine de Kaboul, à la mi-août 2021. Deux guerres qui ont coûté au moins 5000 milliards de dollars, auxquels s’ajoute le coût des opérations clandestines. La Brown University de Washington avance, elle, le chiffre de 8000 milliards. Avec, au final, des questions jamais élucidées publiquement et un cimetière des ambitions géopolitiques américaines.

Un procès pour finir

Oussama ben Laden, exécuté en mai 2011 dans sa résidence pakistanaise d’Abbottabad, près d’Islamabad, la capitale pakistanaise, a-t-il été livré par l’ISI, le redoutable service secret de ce pays, qui le gardait en otage? Ayman al-Zawahiri, son adjoint tué en février 2022 par une frappe de drone sur Kaboul, en Afghanistan, conservait-il encore une emprise sur le mouvement islamiste mondial, dont le flambeau avait été repris depuis des années par Daech (l’Etat islamique) en Syrie et en Irak? Que penser aussi des aveux de Khalid Sheikh Mohammed, le chef d’état-major des attentats du 11-Septembre, arrêté le 1er mars 2003 à Rawalpindi, au Pakistan, passé plus de 170 fois par le supplice de la noyade (waterboarding) et emprisonné à Guantánamo, où son procès s'ouvrira enfin le 5 juin 2028?

Peut-être est-ce d’ailleurs ce procès – s’il a lieu – qui résume le mieux la traque de l’après-11-Septembre et tout ce qu’elle charrie: le meilleur comme le pire. 780 prisonniers de la «guerre contre le terrorisme» ont transité par la base de Guantánamo, à Cuba, depuis sa transformation en centre de détention en janvier 2002. Neuf y sont morts. Seuls 13 y restent encore, dont trois en attente de transfert vers d’autres pays. Une dizaine ont été jugés coupables par la justice militaire.

Mais le vrai procès du 11-Septembre n’aura jamais lieu. Recueillis par la torture, les informations et les aveux des prévenus auraient tous été rejetés par la justice dans un tribunal normal. Antoine Mariotti attend, sans illusion. «Je pense que le procès de Khalid Sheikh Mohammed – dont la procédure de «plaider coupable», conclue pour lui éviter la peine capitale, a été annulée en juillet 2025 par une cour d’appel – est le dernier clou dans le cercueil parce que la plupart de ses complices sont morts, ont été retrouvés, tués, éliminés. Lui était le cerveau opérationnel. Il est celui qui a proposé l’opération à Ben Laden.»

Une menace terroriste qui demeure

Sauf que la menace terroriste islamiste n’a pas été terrassée, bien au contraire. «On voit bien que cette traque n’a pas empêché les terroristes de se multiplier, que la menace est de plus en plus diffuse, complète le journaliste. Les moyens de communication ne sont évidemment pas les mêmes qu’il y a 25 ans, donc pour les djihadistes, c’est aussi beaucoup plus simple pour s’organiser ou pour se radicaliser rapidement.»

Un procès final, en 2028, pour refermer l’effroyable livre du 11 septembre 2001 ? Rien n’est moins sûr, tant les questions sans réponse demeurent. En particulier celles sur l’identité et le parcours des douze terroristes présents à bord des avions du 11-Septembre, dont neuf étaient de nationalité saoudienne. Idem sur les multiples bugs des services de renseignement américains avant la catastrophe.

Oussama ben Laden, inspirateur et commanditaire des attentats du 11 septembre 2001, tué le 2 mai 2011 au Pakistan.
Photo: Gamma-Rapho via Getty Images

La conclusion appartient à la prestigieuse revue «Foreign Affairs», dans son dernier numéro: «Al-Qaïda, c’est fini. L’organisation fondée et dirigée par Oussama ben Laden, qui a attaqué les Etats-Unis il y a 25 ans et tué 2977 Américains innocents au World Trade Center, au Pentagone et dans la campagne de Pennsylvanie, n’existe plus – et les responsables américains devraient le dire, au lieu de contribuer à entretenir l’héritage du groupe en agissant et en parlant comme s’il existait toujours. Le terrorisme n’a pas cessé, le djihadisme n’a pas disparu et la guerre américano-israélienne contre l’Iran pourrait attiser davantage encore le sentiment antiaméricain et la violence. Mais le groupe qui a attaqué les Etats-Unis le 11-Septembre est terminé.»

« Souvenons-nous du prix payé »

Et de conclure: «Souvenons-nous du prix payé par ceux qui ont répondu à cet appel: dans les guerres qui ont suivi, plus de 15'000 militaires et contractuels américains sont morts au combat, et quelque 1,8 million sont devenus invalides. De 2012 à 2021, quatre fois plus de militaires en service actif ou d’anciens combattants sont morts par suicide qu’au combat. Le terrorisme djihadiste demeure une menace et tous les groupes utilisant le nom 'Al-Qaïda' n’ont pas été neutralisés. Des organisations dangereuses opèrent dans la péninsule Arabique, la Corne de l’Afrique, l’Afrique du Nord, le Sahel et l’Asie du Sud (…) Des djihadistes de diverses tendances s’entraînent en Afghanistan, gouverné par les talibans. Mais aucune de ces organisations, parfois qualifiées de 'filiales d’Al-Qaïda', n’est dirigée de manière centralisée ni placée sous le commandement de l’organisation de Ben Laden. Les responsables devraient cesser de laisser entendre le contraire, car cela amplifie artificiellement la menace qu’elles représentent sans pour autant faciliter la lutte contre elles. En réalité, il serait même préférable de cesser complètement d’utiliser l’expression 'filiale d’Al-Qaïda'.»

Prochain épisode: 25 ans après, les Américains ont-ils tourné la page du 11-Septembre?

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