L'Amérique crucifiée (2/4)
25 ans après le 11 septembre, «la date se dissipe, mais l’émotion reste»

Alors qu’un quart de siècle s’est écoulé depuis les terribles attentats du World Trade Center, à New York, la population américaine s’est-elle remise du choc? Et le discours politique s’est-il affranchi de ce drame historique? Oui, répond David Sylvan, spécialiste en politique américaine.
Bien que le temps ait «dilué» le choc des Américains, 25 ans après les attentats, l'émotion et le souvenir restent vifs.
Photo: Getty Images North America
Ellen De Meester - Journaliste Blick
Ellen De MeesterJournaliste Blick

Il paraît étrange qu'un quart de siècle s'est déjà écoulé depuis les horrifiants attentats du 11 septembre: toute personne en âge de réaliser ce qu'il se passait à New York, ce jour-là, se souvient des images bouleversantes de l'effondrement des tours du World Trade Center, percutées par deux avions. Peut-on jamais tourner la page sur de tels événements? Les Américains sauront-ils, un jour, classer ce drame parmi les «faits historiques» appartenant au passé, sans entendre l'écho des messages d'adieux laissés par des milliers de condamnés désespérés?

D'après un récent sondage réalisé par le centre de recherche américain Pew souligne que 83% des Américains nés avant 2001 gardent de vifs souvenirs de ce qu'ils étaient en train de faire lorsque la terrible nouvelle leur est parvenue. Simultanément, l'étude rappelle que 10% des Américains actuellement en vie sont nés après le 11 septembre 2001, suggérant que le passage immuable du temps commence, peu à peu, à diluer le choc. Or, ainsi que nous l'explique David Sylvan, professeur de sciences politiques à l’IHEID de Genève et spécialiste en politique américaine, cela ne signifie pas que ces événements n'ont pas obscurci, à tout jamais, l'Histoire de New York. Même si la blessure a fini par se refermer, vingt-cinq ans après, la cicatrice reste monumentale. Littéralement. Car même si le temps finira sans doute par rendre la date précise du 11 septembre moins marquante, le mémorial consacré aux attentats, à «Ground Zero», continuera de donner des frissons aux personnes nées des décennies après les faits.

David Sylvan, la pensée du 11 septembre est-elle encore douloureuse pour les Américains nés après 2001? Ou évoque-t-elle désormais un fait historique passé et classé, comme Pearl Harbor?

Il me semble que ces terribles événements se sont transformés, petit à petit, en faits historiques. Cela n’empêche que tout le monde en a évidemment entendu parler et que le souvenir reste incroyablement frais, notamment pour la population new-yorkaise: d’ailleurs, les épidémiologues analysent toujours l’effet des immenses volutes de fumée issues des tours sur la santé des citoyens, même 25 ans après. Il faut aussi rappeler que nous disposons de vidéos et d’images aussi précises que choquantes, massivement relayées par les médias, ce qui ravive constamment le souvenir de ce jour tragique. Ce n’est pas le cas pour d’autres faits historiques douloureux, comme Pearl Harbor, par exemple.

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Des événements qui ont marqué des générations entières restent frappantes pour leurs enfants, mais le seront peut-être moins pour leurs petits-enfants.
David Sylvan, spécialiste en politique américaine
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Mais malgré cela, vous observez quand même que c’est un peu «du passé»?

Toute chose, aussi traumatisante qu’elle soit, finit irrémédiablement par se dissiper et se fondre dans l’Histoire. Des événements qui ont marqué des générations entières restent frappantes pour leurs enfants, mais le seront peut-être moins pour leurs petits-enfants. Personnellement, je garde un vif souvenir de la crise des missiles de Cuba en 1962, car l’école avait renvoyé tous ses élèves à la maison plus tôt que d’habitude. Idem pour l’assassinat de J.F. Kennedy, en 1963. Mais vous voyez, des événements qui étaient omniprésents à cette époque-là ont désormais été remplacés par d’autres. Sans vouloir diminuer l’importance du 11 septembre, je pense que cette année marquera la dernière fois que la commémoration de cette date prendra une telle ampleur. Il y aura d’autres commémorations, bien sûr, ainsi que des hommages aux victimes, mais celle-ci sera probablement la dernière grande commémoration tenue à cette date précise. Donald Trump a d’ailleurs annoncé qu’il ne s’y rendrait pas: le fait qu’il puisse même se permettre un tel caprice suggère que cette date ne possède pas la même résonance qu’il y a dix ans.

Donc la plaie est fermée, mais la cicatrice est encore présente?

Oui, car les émotions qui entourent le souvenir sont puissantes. C’est surtout le choc qui est resté gravé dans la mémoire collective. Personne n’avait encore jamais rien vu de tel. Ce que je veux dire est que ces attentats représentent désormais des faits, davantage qu’un trauma.

On en garde toutefois des traces tangibles, comme le renforcement des contrôles dans les aéroports…

Absolument! Mais beaucoup d’éléments de ce genre sont institutionnalisés, dans la mesure où les gens ne pensent plus à leur origine. Il y a des traces du 11 septembre partout, bien sûr, mais j’ignore combien de personnes font réellement le lien entre ces procédures et les attentats. Pareil pour le discours anti-arabe, qui a pris racine depuis les attentats: celui-ci existe encore, mais peu de gens relient aujourd’hui la source de son affermissement au 11 septembre 2001. Si vous demandez aux actuels supporters du mouvement MAGA pourquoi ils n’apprécient pas les Musulmans, ils évoqueront probablement le port du Hidjab, la Shariah ou encore la notion de Djihad. Certains citeront peut-être le 11 septembre, mais je crois qu’il ne s’agit plus que d’un argument parmi d’autres, pour eux. En revanche, le lien avec ce discours réapparait en ce moment-même, au travers la critique dont écope le maire de New-York, Zohran Mamdani, de confession musulmane, qui doit s’exprimer lors de la commémoration. Mais autrement, l’argument des attentats du 11 septembre me semble désormais plutôt générique.

Vous mentionniez que Donald Trump va renoncer à cette commémoration. On a l’impression qu’il considère le souvenir des attentats de manière différente que ses prédecesseurs.

Il me semble même qu’il ne le considère pas du tout, en vérité! Les attentats sont quasiment absents de ses allocutions. Personne n’ignore que Trump est anti-immigration, mais il n’a pas encore réellement joué la carte du discours anti-arabe. Il n’a pas non plus tenté d’instrumentaliser le narratif des attentats, dans ses messages politiques. Sans oublier qu’il n’a pas fait preuve d’une attitude bien louable, ce jour-là: en 2001, quelques jours après l’effondrement du World Trade Center, autrefois la plus haute tour de la ville, il s’est maladroitement targué de posséder ce qui était devenu le bâtiment le plus vertigineux de New-York. Peut-être qu’il a réalisé que ce commentaire était largement inapproprié et ne souhaite pas raviver cette erreur passée.

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Marquer une date précise n’est pas la même chose qu’honorer des victimes et des faits historiques ayant marqué un pays et le monde.
David Sylvan, spécialiste en politique américaine
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Mais d’autres personnalités politiques américaines en parlent plus souvent, parfois pour nourrir leurs arguments, non?

Oui bien sûr! D’ailleurs, pléthore de Sénateurs ou membres du Congrès vont publier des hommages sur leurs comptes X aujourd’hui. Et ce n’est pas de l’hypocrisie, il s’agit d’un réflexe politique ordinaire: c’est ce qu’ils ont toujours fait, qu’il s’agisse de commémorer un fait historique ou d’honorer une personnalité disparue. Certains politiques ont probablement aussi noté la commémoration du D-Day, il y a quelques mois, sur leurs réseaux sociaux. Mais il serait intéressant de voir jusqu’à quelle date remontent ces hommages. Les évocations de Pearl Harbor se font bien plus rares, par exemple. Et c’est normal, car l’Histoire avance.

Votre analyse est étonnante, dans la mesure où l’on dit toujours des guerres qu’il ne faut «jamais oublier», afin qu’une telle horreur ne se reproduise pas.

Attention, je ne dis pas qu’on oublie le 11 septembre 2001. Loin de là. Je dis juste que la date en elle-même ne sera peut-être plus honorée de la même façon, au fil des décennies. Marquer une date précise n’est pas la même chose qu’honorer des victimes et des faits historiques ayant marqué un pays et le monde. Le mémorial de «Ground Zero» restera toujours terriblement émouvant et cette manifestation physique d’un fait historique gardera sa puissance. Mais pas seulement à la date du 11 septembre! La date se dissipe, mais le souvenir et l’émotion restent. C’est pareil pour l’Armistice du 11 novembre 1918, par exemple: des centaines de milliers de personnes se rendent à Verdun, la gorge nouée, mais ne choisissent pas forcément le 11 novembre pour le faire. Pareil pour les plages de Normandie: on ne choisit pas spécifiquement le 6 juin pour y aller. Et cela n’atténue en rien l’importance des faits qui s’y sont déroulés, ou l’émotion que leur souvenir procure. Pour le dire autrement, le souvenir est remplacé par le mémorial.

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