En couple, Ilia Ageev et Dmitrii Kiselev doivent quitter la Suisse et retourner en Russie. Là-bas, d'immenses obstacles les attendent: les personnes gays, lesbiennes et queer y font l'objet de persécutions et s’exposent à des peines draconiennes pouvant atteindre plusieurs années de prison.
Bien qu’ils soient en danger dans leur pays d’origine, les deux Russes n’ont pas droit à la protection ni au séjour en Suisse. Le couple doit désormais faire ses valises d’ici début octobre. Le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) entend expulser les deux hommes. Dans son arrêt rendu en deuxième instance, le Tribunal administratif fédéral confirme la décision d’expulsion. Ilia Ageev déclare à Blick: «C’est la fin pour nous – nous allons aller en prison!»
Blick a rencontré Ilia Ageev et Dmitrii Kiselev fin septembre à Zurich. Ils vivent en périphérie, dans un petit appartement. Des dessins sont accrochés au mur, un haltère traîne par terre dans le salon. Un mélange d’épices suisse bien connu est posé à côté de la cuisinière. Pour l’instant, l’appartement donne encore l’impression que personne ne s’apprête à partir. Des valises? Des cartons? Pas le temps, pas la force. «Je ne sais pas comment faire, souffle Dmitrii Kiselev. Je ne dors qu’avec des somnifères – deux ou trois heures par nuit.» Depuis le jugement rendu fin août, la vie des deux hommes a basculé.
Assis à la table de la cuisine, ils fixent d’un regard vide les dossiers d’asile. Dmitrii Kiselev s'interroge: «L’humanité et les droits de l’homme – n’est-ce pas ce que défend la Suisse?», demande-t-il avant d’ajouter: «C’est pour ça que nous sommes ici.»
Fuite après une agression en Russie
Ilia Ageev et Dmitrii Kiselev vivent en Suisse depuis cinq ans et demi. Ils se sont réfugiés ici avant même que la Russie ne déclenche sa guerre d’agression contre l’Ukraine. La raison? En avril 2021, un mois avant leur départ, Ilia Ageev a été victime d’une agression homophobe à Saint-Pétersbourg. «Ce Russe m’a frappé au visage et m’a insulté parce que je suis gay», se souvient-il. Admis à l’hôpital avec le nez cassé, il a porté plainte, mais aucune enquête n’a jamais été ouverte.
Cette agression n’aurait rien de fortuit, affirme Ilia Ageev, qui était une figure connue de la communauté queer de Saint-Pétersbourg. Il avait organisé des protestations, affiché son amour au grand jour et parlé publiquement de sa séropositivité.
«Nous ne sommes pas des réfugiés économiques. Nous sommes des réfugiés politiques», précise Dmitrii Kiselev. Son compagnon Ilia a entre-temps été convoqué par l'armée pour combattre en Ukraine, mais il refuse de servir, notamment en raison de son orientation sexuelle. Une vie libre dans leur pays d’origine s'avère illusoire. «Pour Poutine, nous sommes des extrémistes – il veut nous voir en prison ou à la guerre.»
Un système judiciaire qui fonctionne?
Dmitrii Kiselev fait ainsi référence à la jurisprudence russe, qui classe le «mouvement LGBTQ international» comme organisation «extrémiste». Quiconque en fait partie s’expose à des poursuites pénales et à de lourdes peines de prison, comme le confirment plusieurs cas documentés par des ONG. Depuis leur départ, Vladimir Poutine a considérablement durci la répression contre les minorités, alerte Amnesty International.
La Suisse fait pourtant une tout autre lecture de la situation. Le SEM et le Tribunal administratif fédéral estiment qu’Ilia Ageev et Dmitrii Kiselev ne remplissent pas les critères d’octroi de l’asile. Leur argument? La menace ne serait qu'un «feu de paille».
Le SEM conclut qu’il faut partir du principe qu’il existe en Russie «un système judiciaire et policier qui fonctionne». Selon la Suisse, les deux hommes peuvent compter sur la «volonté de protection» des autorités russes. En clair? Il serait possible pour des personnes homosexuelles de vivre en Russie sans risques majeurs.
Danger sans risque
Le Tribunal administratif fédéral confirme cette analyse: si les personnes homosexuelles vivent en Russie avec des «restrictions légales considérables», cela ne suffit pas à justifier l’asile en Suisse. Tant que les deux hommes ne font pas étalage de leur sexualité, ils pourraient vivre sans risque en cas de retour.
La «crainte de persécution» n’a «pas pu être établie», ni avant le départ ni aujourd’hui, tranche la Cour. Sollicité par Blick pour analyser cet arrêt, Valerio Priuli, professeur de droit des migrations à la ZHAW, constate que si la Cour mentionne le durcissement du régime russe, elle aurait dû «examiner de manière plus approfondie» le danger futur.
Valerio Priuli rappelle par ailleurs la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, qui interdit d'exiger d'une personne qu'elle dissimule son orientation sexuelle. Les motifs du jugement apparaissent donc «problématiques».
Interrogée à ce sujet, Amnesty International abonde: «Il est vrai que l’homosexualité n’est pas formellement punissable en Russie. Cela minimise toutefois la réalité.» Un porte-parole souligne que «du point de vue des droits de l’homme», la plus grande prudence s’impose face à un couple gay. «S’il existe des indices sérieux de torture ou de traitements inhumains, l’expulsion ne doit pas avoir lieu.»
Dmitrii Kiselev, enseignant de formation, œuvre bénévolement depuis un an comme assistant dans une école maternelle zurichoise, tous les jours et sans salaire. Ilia Ageev, via le programme cantonal d’intégration, prête main-forte au marketing d'une friperie sociale. «Nos amis sont notre famille, nous nous sommes intégrés ici, nous sommes acceptés et en sécurité, confie Dmitrii Kiselev. Avant de conclure: la Suisse est notre nouveau foyer, mais la Suisse ne veut pas de nous.»