Salaire minimum
Au «smic à la française», la droite patronale oppose «le bon sens vaudois»

Les Vaudois voteront sur un salaire minimum de 23 francs ce 14 juin, la gauche voulant favoriser des niveaux de vie décents. Les branches de l'hôtellerie, du commerce et de la construction pointent les dangers d'un coût salarial rigide et automatique sans flexibilité.
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Le salaire minimum menace l'emploi en raison des hausses de charges brutales, a mis en garde la coalition vaudoise du patronat.
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Myret ZakiJournaliste Blick

C’est le grand sujet du moment: le salaire minimum. Derrière ce thème, qui oppose la droite et la gauche à l'échelon cantonal et à Berne, deux visions du monde s’affrontent. Pour la gauche, il s’agit de permettre aux salariés à temps plein de vivre décemment de leur salaire. Pour la droite, le partenariat social suisse s'est construit sur le dialogue et la négociation, débouchant sur des Conventions Collectives de Travail (CCT) qui offrent des avantages étendus allant au-delà du seul salaire, plutôt qu’un tarif horaire rigide fixé par l’Etat.

«Aide sociale, chômage, inflation»

A l’heure où les initiatives de la gauche se multiplient sur Vaud et en Valais, mais aussi en Suisse alémanique (Zurich, Lucerne, Berne), la droite se montre offensive. Dans le canton de Vaud ce 4 mai, les partis bourgeois et le patronat ont exprimé leur opposition aux deux initiatives à 23 francs de salaire minimum, qui seront votées ce 14 juin par les Vaudois et qui visent à «lutter contre le phénomène des travailleurs pauvres et éviter que des personnes se retrouvent à l’aide sociale».

Le message des opposants: ces initiatives menacent l’emploi et garniront au contraire les rangs de l’aide sociale et du chômage, sans compter qu’elles renchériront les prix pour les consommateurs.

«La CCT est un modèle qui marche, qu’on nous envie et qui fait l’ADN de notre pays», plaide Gilles Meystre, président du comité de campagne et de GastroVaud. «Le Smic n’est pas une solution, poursuit le PLR. C’est au contraire une menace sur les charges des toutes petites entreprises et des PME, déjà fragilisées par le Covid et par les hausses des prix de l’énergie. Selon lui, «augmenter les coûts de manière brutale et immédiate» fragilisera des branches comme l’hôtellerie et le commerce de détail, et l’effet des salaires minimums se traduira par des prix à la consommation plus élevés, «car il faudra compenser cette hausse des charges pour maintenir nos revenus.» 

«Un salaire minimum uniforme ne tient pas compte des spécificités des branches», reproche aussi Florence Bettschart-Narbel, députée et présidente du PLR Vaud.

10-15% de coûts supplémentaires

Dans les petits commerces de détail, l’introduction du salaire minimum équivaut à 14% de coûts supplémentaires, qui s’ajouteront à la hausse de 67% des coûts de l’énergie en 10 ans», met en garde Anne-Lise Noz, présidente de La Société coopérative des commerçants lausannois (SCCL). Elle évoque ces commerçants «qui ouvrent à 7h et ferment après 20h et qui ne bénéficient d’aucune marge de manoeuvre lorsqu’une charge supplémentaire s’abat sur eux.» 

«Pour un petit hôtel d’une trentaine de chambres, les charges de personnel peuvent atteindre jusqu’à 50% du chiffre d’affaires, indique Nicolas Ming, président de l'Association romande des hôteliers (ARH). Dès lors, si les coûts salariaux augmentent brutalement de 10 à 15%, il doit réduire le personnel». Idem pour un hôtel de montagne, assure-t-il: «c’est la flexibilité offerte par la CCT qui est essentielle pour survivre.»

Les intervenants évoquent les menaces sur l’emploi, les risques de gels d’embauches, de gels des salaires et de licenciements, et une potentielle hausse du chômage, de l’aide sociale, et du travail au noir. «Un bel autogoal pour les travailleurs que la gauche prétend défendre», conclut Gilles Meystre.

Contre-projet plus flexible

Le 14 juin, les Vaudois se verront aussi proposer un contre-projet des autorités, qui est, quant à lui, fermement soutenu par les employeurs car il fait prévaloir les CCT, tout en prévoyant un salaire minimum non rigide pour les branches non conventionnées, assorti de dérogations selon l’âge, la formation et les branches. Le patronat voit aussi dans le contre-projet une bonne protection des apprentis et des jeunes en formation, «alors que le Smic les fragilise». 

Il faut toutefois préciser qu'à Genève, où le salaire minimum existe depuis 2020, la loi exclut explicitement les apprentis du salaire minimum légal. Ils peuvent relever de contrats d’apprentissage et de conditions en ligne avec les CCT. Le travail jeune qui est menacé par un salaire minimum est donc essentiellement celui des jobs d'été, des travailleurs non qualifiés ou sans formation.

Qu'en est-il de l'évolution des salaires dans le canton de Vaud? Les statistiques sur le niveau de vie des ménages vaudois (2012-2019) montrent que les inégalités ne se sont pas fortement creusées ces dernières années. Toutefois, cette stabilité a eu un coût: les prestations sociales (incluant les subsides à l'assurance-malade et les prestations complémentaires) ont connu une forte hausse de 53% sur Vaud entre 2012 et 2019. 

Aide sociale en hausse sur Vaud

Par ailleurs, le Rapport social vaudois 2017, qui est moins récent (faute de statistiques plus récentes disponibles) montre que les salaires les plus bas (1er décile, dans le graphique ci-dessous) ont connu une évolution très défavorable, un véritable décrochage entre 2006 et 2014: 

Ces préoccupations sont à la source des initiatives. En Valais aussi, une initiative populaire cherche à introduire un salaire minimum de 22 francs. Elle sera votée par les Valaisans à une date encore à définir. Ce 4 mai, c’est le Conseil d’Etat valaisan qui l’a rejetée, sans toutefois proposer de contre-projet. 

Salaires minimaux menacés

Des salaires minimaux sont déjà en vigueur à Neuchâtel (21,35 francs) et à Genève (24,50 francs), dans le Jura (21,40 francs), au Tessin (20,50 francs) et à Bâle-Ville (22,20 francs). Ils sont toutefois menacés: au niveau national, le Parlement a adopté la motion d’Erich Ettlin (Le Centre/OW) le 17 juin 2025, qui veut modifier la loi fédérale pour faire prévaloir les CCT sur les minimums cantonaux. Le Parlement a cependant offert des garanties à Neuchâtel et Genève, seuls cantons où le salaire minimum prime sur les CCT.

Plus intéressant pour les frontaliers?

A Genève, le bilan du salaire minimum est mitigé, selon les évaluations récentes. Ce dernier a globalement permis de relever le niveau des rémunérations, mais 4% d’entre elles restaient sous le seuil légal, surtout dans le nettoyage, la coiffure et la restauration. 

En effet, dans ces secteurs où des CCT prévoyaient des salaires inférieurs au seuil légal, ce dernier a été moins respecté. Enfin, – et c’est une des principales critiques de la droite – l’exitence d’un seuil à 24 francs a compliqué l’engagement de stagiaires et d’étudiants et nécessité des dérogations, nuisant dans une certaine mesure aux jobs d’été pour les jeunes, qui ont beaucoup diminué.

Il est difficile de faire des pronostics pour la votation vaudoise du 14 juin, selon Gilles Meystre. «Les Fribourgeois ont refusé le Smic, mais ils n'avaient pas de contre-projet. Nous sommes heureux d'offrir une alternative.» 

Le président de GastroVaud n'adhère pas à l'idée que l'absence de salaire minimum est plus attrayante pour les frontaliers et la main-d'oeuvre étrangère en général, contente de travailler à des tarifs plus bas: «Ce n'est pas pour favoriser un autre type de collaborateurs. Il faut d'abord penser aux jeunes en formation, aux jobs d'été, aux étudiants, à la relève, ce sont des employés potentiels qui pour nous sont très importants, et avec le Smic, c’est une partie de nos employés que l’on risque de perdre.» 

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