En bref
- Une enquête menée auprès de 782 Romands âgés de 15 à 40 ans pour les Assises du journalisme révèle que, bien que les réseaux sociaux soient leur principale source d’information, 78% des sondés ne leur font pas confiance.
- En moyenne, les jeunes Romands consacrent 48 minutes par jour à l’actualité, avec 45% utilisant quotidiennement les réseaux sociaux comme source d’information.
- La méfiance des jeunes s’étend également au monde politique, avec seulement 31% exprimant leur confiance envers les politiciens, contre 66% pour les journalistes. Par ailleurs, 91% des sondés souhaitent que l’école enseigne la détection des fake news.
Une enquête de MIS Trend menée auprès de 782 Romands de 15 à 40 ans, réalisée pour Blick et le Club suisse de la presse dans le cadre des Assises du journalisme, révèle un paradoxe frappant: les réseaux sociaux sont devenus la principale porte d’entrée vers l’actualité, tout en étant considérés comme l’un des espaces les moins fiables pour s’informer. Et contrairement à une idée reçue, les jeunes semblent loin d’être indifférents aux fake news.
Ils scrollent Instagram, tombent sur une vidéo TikTok, reçoivent une notification et, parfois seulement ensuite, ouvrent un article. Pour une grande partie des jeunes Romands, l’information ne se cherche plus forcément: elle arrive à eux.
Une étude réalisée cet été par MIS Trend auprès de 782 personnes âgées de 15 à 40 ans en Suisse romande dessine un rapport à l’actualité beaucoup plus complexe que le cliché d’une génération qui ne s’informerait plus. L’échantillon a été pondéré selon le canton, le genre et l’âge, avec une marge d’erreur maximale annoncée de ±3,5%. Le questionnaire a été diffusé entre le 27 juillet et le 10 août, via les plateformes de Blick et le panel de MIS Trend.
Premier constat: seuls 5% des répondants déclarent ne pas vraiment s’informer. Pour les autres, les pratiques sont presque parfaitement réparties: 32% disent rechercher activement l’information, 30% la recevoir principalement de manière passive et 33% alterner entre les deux selon les sujets. Autrement dit, le fil Instagram ou la notification sur le téléphone n’a pas remplacé toute démarche active. Il est devenu une porte d’entrée supplémentaire.
48 minutes d'actualité par jour
L’image d’une jeunesse totalement déconnectée de l’actualité résiste d’autant moins à un autre chiffre: les sondés disent consacrer en moyenne 48 minutes par jour à l’information. Près de trois sur dix y passent entre 30 et 59 minutes. Et 28% déclarent même s’informer pendant au moins une heure quotidiennement. A l’inverse, seulement 4% disent ne jamais consacrer de temps à l’actualité.
Mais ce temps n’est pas réparti de la même manière entre les médias. Les réseaux sociaux arrivent très nettement en tête des usages: 45% des répondants disent les consulter tous les jours ou presque pour s’informer. Instagram suit quasiment au même niveau, avec 44%. Viennent ensuite les sites web et la presse écrite ou numérique, consultés quotidiennement par respectivement 24% et 23% des sondés.
Chez les 15-25 ans, l’écart est encore plus spectaculaire. Les réseaux sociaux obtiennent un indice de fréquence de 5,15 sur 6 et Instagram de 4,9. TikTok grimpe à 4,06, contre seulement 2,31 chez les 26-40 ans. Ces derniers se tournent davantage vers les sites d’information et la presse.
Le grand paradoxe: ils utilisent ce dont ils se méfient
C’est là que l’étude devient particulièrement intéressante. Les médias les plus consommés ne sont pas ceux auxquels les sondés accordent le plus de crédit.
78% disent avoir plutôt pas ou pas du tout confiance dans les réseaux sociaux. A l’inverse, la radio recueille 73% de confiance, tout comme les médias écrits. La télévision atteint 69%. Même les journalistes, souvent décrits comme victimes d’une crise de confiance, restent nettement mieux considérés que les créateurs de contenu: 66% des répondants leur font tout à fait ou plutôt confiance, contre seulement 22% pour les créateurs.
Matthias Humery, directeur de MIS Trend, avait immédiatement relevé ce décalage lors d’un entretien avec Blick: «Ils ont confiance dans la radio, ils ont confiance dans les médias écrits, ils ont confiance dans la télévision. Mais ce ne sont pas les plateformes qu’ils consomment le plus.» C’est peut-être le résultat le plus parlant du sondage. Le réseau social semble davantage être le lieu où l’information est rencontrée que celui auquel on délègue sa confiance.
Et les jeunes font apparemment une distinction assez claire entre les métiers. Pour 85% des sondés, le rôle principal d’un journaliste reste d’informer. Seulement 7% attribuent ce rôle aux créateurs de contenu, qui sont d’abord associés au divertissement (50%), puis à l’opinion (23%) et à l’influence (20%). «Créateur de contenu, c’est une espèce de gros paquet qui mélange beaucoup de choses, sans définition précise», observe Matthias Humery, qui juge justement intéressante cette séparation persistante entre journalistes et créateurs dans l’esprit du public.
L’IA n’a pas rendu les jeunes crédules, mais plus méfiants
L’arrivée massive de l’intelligence artificielle semble, elle, avoir accentué le doute. 83% des répondants affirment se méfier davantage des informations qu’ils reçoivent depuis le développement de l’IA: 34% «beaucoup plus» et 49% «un peu plus». Seuls 17% disent que cela n’a presque rien changé.
Trois personnes sur quatre déclarent par ailleurs craindre les fake news, dont 25% «beaucoup». Et les «suspects» sont clairement identifiés. Pour 66% des sondés, les réseaux sociaux constituent le premier lieu de circulation des fausses informations. Parmi eux, TikTok est cité par 51%, devant Facebook (33%), Instagram (30%) et X (26%). C’est toute l’ambivalence de cette génération informationnelle: elle vit sur les plateformes tout en sachant qu’elles peuvent la tromper.
Les politiques inspirent eux aussi une forte méfiance
La défiance des jeunes Romands ne s’arrête pas aux réseaux sociaux. Elle touche aussi très fortement le monde politique. Seulement 31% des sondés disent avoir tout à fait ou plutôt confiance dans les politiciens, contre 64% qui déclarent plutôt ne pas leur faire confiance ou ne pas leur faire confiance du tout. A titre de comparaison, les journalistes recueillent 66% de confiance. Le contraste est frappant: dans cette enquête, les journalistes recueillent ainsi plus de deux fois plus de réponses positives que les responsables politiques.
Matthias Humery avance une piste d’explication: «C’est probablement lié à la vie politique actuelle, notamment à la crédibilité de certains dirigeants qui gouvernent le monde. Je pense que les politiciens suisses ont encore une meilleure image.» Il pointe aussi une évolution dans la manière de communiquer des élus: certains choisissent désormais de contourner les médias traditionnels pour s’adresser directement à leur public sur les réseaux sociaux. Selon lui, ils se passent alors de ce «filtre de crédibilité» que peut représenter le journaliste et, dans un univers très polarisé, finissent surtout par convaincre leurs propres partisans.
Les politiciens ne sont toutefois pas les acteurs les plus mal notés. Les GAFAM ne recueillent que 27% de confiance et les créateurs de contenu 22%. Mais le résultat traduit une défiance politique installée, qui dépasse largement la seule question des fake news ou des réseaux sociaux.
Autre élément intéressant: cette méfiance varie relativement peu avec l’âge. Sur l’échelle de confiance utilisée dans l’étude, les 15-25 ans attribuent aux politiques une note moyenne de 2,18 sur 4, contre 2,07 chez les 26-40 ans. Les plus jeunes apparaissent donc même légèrement moins sévères que leurs aînés. Ce résultat nuance l’idée d’une jeunesse qui rejetterait indistinctement toutes les institutions. Elle se méfie fortement du politique, mais continue à faire nettement davantage confiance aux journalistes, à la radio, à la presse et à la télévision.
Ils vérifient plus qu’on pourrait le croire
Autre résultat qui tord le cou à certains préjugés: lorsqu’ils partagent une information, 60% disent la vérifier toujours ou souvent, et 24% encore «parfois». Seuls 8% reconnaissent ne jamais ou presque jamais vérifier ce qu’ils diffusent.
Et la première méthode employée n’a rien de très révolutionnaire: 70% disent consulter plusieurs sources. 53% regardent l’auteur ou la provenance de l’information et 48% effectuent une recherche sur Internet. Cela ne signifie évidemment pas que ces vérifications sont toujours efficaces. Mais le sondage suggère que la conscience du risque existe bel et bien.
91% veulent apprendre à repérer les fake news à l’école
Le chiffre le plus massif de toute l’étude concerne finalement l’école. 91% des personnes interrogées estiment qu’elle devrait apprendre aux jeunes à reconnaître les fake news. Dans l’entretien réalisé autour des résultats, Matthias Humery insistait sur l’importance croissante de cette compétence: dans un univers saturé d’informations, savoir les évaluer devient à ses yeux une véritable compétence sociale.
Il souligne également le rôle des discussions en famille. Avoir pris l’habitude, jeune, de débattre de l’actualité peut influencer durablement la manière de s’informer et d’échanger. «Quand tu viens d’une famille où tu as eu l’habitude de discuter, ça se répercute quand même après dans ta façon d’être», relève-t-il. Il juge donc important de maintenir ces échanges au quotidien.