Une file d'attente s'étire sur plus de 200 mètres, prise en étau entre un immeuble et les travaux de la future ligne de tram reliant Genève à Ferney-Voltaire. Ce dimanche matin, dans la grisaille genevoise, les électeurs attendent patiemment leur tour devant le consulat du Portugal. Quelque 8000 Lusitaniens y sont venus glisser un bulletin dans l'urne pour désigner leur futur président.
Pour ce second tour de l’élection présidentielle, le premier depuis 1986, symbole d'un clivage inédit, deux hommes s'affrontent. D'un côté, le socialiste modéré António José Seguro, grand favori selon les sondages. De l'autre, le trouble-fête André Ventura, leader du parti d'extrême droite Chega («Assez», en français), devenu en quelques années la deuxième force politique du pays.
«Ça part en cacahuète, notre pays»
Un «pompier» et un «pyromane»: voici comment sont présentés les deux candidats en lice, António José Seguro et André Ventura, cette semaine à la une du magazine «Visão», deuxième hebdomadaire d'information du pays. Dans la file, les camps se dessinent. Interrogés sur leur vote, les partisans de Chega parlent peu, mais tous prononcent le même mot: «changement». A l'opposé, ceux qui veulent barrer la route à l'extrême droite répondent d'une seule voix: «démocratie».
Sous le porche du consulat, à quelques mètres de l'entrée, Kevin, 20 ans, patiente en scrutant la porte. Il est venu voter Chega avec détermination. «Ça part en cacahuète, notre pays», lâche-t-il. C'est la première fois qu'il peut voter et il se dit fier de pouvoir exprimer son suffrage. L'échange est interrompu par l'arrivée de sa mère qui, après trente ans passés en Suisse, souhaitait voter pour la première fois. Carte d'identité dans une main, téléphone dans l'autre, elle explique n'avoir pas réussi à s'inscrire sur les listes, mais assure vouloir comme son fils, «un changement». Le père reste en retrait, plus silencieux. La famille est venue de Féchy (VD) pour l'occasion. Finalement, seuls Kevin et son père pourront glisser un bulletin dans l'urne.
«On s'inquiète pour l'avenir de notre pays»
Dans la file, les gens sont calmes, il est 11h30. «Ça avance vite», fait remarquer une femme. Certains sont seuls, d'autres en couple. Des familles avec enfants sont aussi présentes. Un couple accompagné de ses deux enfants est silencieux. Les parents expliquent qu'ils votent pour la première fois. «Ce n'est pas quelque chose qui nous intéressait, confie la mère, mais quand on voit l'état du Portugal...» Les enfants, âgés de 22 et 25 ans, acquiescent de la tête «On s'inquiète pour l'avenir de notre pays», lance l'aîné. Tous resteront évasifs sur leur vote.
A côté, une autre famille. Maria Ana Borges, conseillère communale verte à Nyon, est venue avec son mari et ses deux enfants. L'enjeu du jour? «Combattre l'extrême droite», pose-t-elle d'emblée. Installée en Suisse depuis 2007, la Nyonnaise d'adoption se dit surprise des résultats du premier tour: 67% des Portugais de Suisse ont glissé un bulletin Ventura dans l'urne. Le résultat suisse détonne. Au Portugal, c'est le socialiste qui s'était imposé au premier tour, il y a trois semaines, avec 31,1% des voix. «Aujourd'hui, je n'ai pas besoin de vous dire pour qui je vote», plaisante l’élue écologiste.
«André Ventura, c'est un risque pour la démocratie»
Quelque mètres plus loin, «on vient de la vallée de Joux», lance José, 60 ans, comme pour prouver sa détermination. Il admet toutefois ne pas avoir voté au premier tour. Mais après avoir vu le résultat, pas de doute: il fallait s'opposer à l'extrême droite. «Les gens ont la mémoire courte», déplore-t-il, établissant un parallèle entre les idées d'André Ventura et la période de dictature de Salazar.
Un parallèle partagé par de nombreux électeurs. Luisa, venue de Saint-Prex (VD) avec son mari et ses deux enfants, a insisté pour les emmener. «Même s'ils sont jeunes, c'est important qu'ils voient que l'on peut voter librement. C'est un droit pour lequel on s'est battu, aujourd'hui il faut en profiter.»
Filipa, qui vit en Suisse depuis dix ans, s'immisce timidement dans la conversation et abonde dans le même sens. «André Ventura, c'est un risque pour la démocratie.» Elle, qui est venue spécialement de Zurich (elle est inscrite sur les listes électorales à Genève), résume le scrutin ainsi: «Un choix entre démocratie et populisme.» Dans toute l'Europe, l'extrême droite progresse. Pour Ines, 36 ans, c'est une raison de plus de voter. «Participer à la vie politique de notre pays, dans un moment crucial pour le Portugal et l'Europe, c'est important.»
L’abstention, la grande gagnante?
La participation à cette élection en Suisse est scrutée de près. Lors du premier tour, elle s'était élevée à 8%, un taux relativement bas à mettre en perspective avec les 2% de la dernière élection présidentielle de 2021. Mais en ce dimanche, l'affluence surprend et réjouit. «Il y a plus de monde qu'au premier tour», observe un jeune homme.
Au rez-de-chaussée, un employé du consulat s'active pour répartir le flux entre les trois salles de vote. «Du monde non-stop depuis 9 heures ce matin», confirme-t-il. Ici, les électeurs peuvent pourtant voter dès la veille du scrutin. «Mais trop peu le savent. D'où cette queue.» Pendant ce temps, la consule remonte la file en distribuant quelques sourires, mais décline poliment toute interview.
Chega toujours en tête en Suisse
En soirée, une fois les résultats tombés, deux constats s'imposent. Le premier: un sursaut a bien eu lieu parmi la diaspora portugaise en Suisse, avec une participation en hausse à 10,56%. Deuxième constat: malgré cet afflux de votants, c'est toujours le candidat de Chega qui se positionne en tête avec 73,36% des suffrages. Un résultat qui contraste avec le scrutin national, où António José Seguro remporte l'élection présidentielle – avec 67 à 73% des voix, selon des deux projections des télévisions nationales basées sur des sondages.