Il y a quelque chose de savoureux à savoir que John Howe, illustrateur majeur de la fantasy mondiale, a répondu à cette interview alors qu’il était tiraillé par un dilemme très terre à terre: céder à l’appel d’une promenade sur la côte néo-zélandaise ou terminer ses planches.
«En général, c’est le travail qui gagne», confie-t-il. S’il est allé retrouver, ces dernières semaines, la nature sauvage des antipodes pour les besoins d’un futur film auquel il participe, il était tout aussi heureux de regagner Neuchâtel afin d’y découvrir l’exposition qui rend hommage à son œuvre au sein de la Tour du Fantastique; un sanctuaire de l’imaginaire pour lequel il s’est investi corps et âme ces dix dernières années et qui sera inauguré le 18 décembre.
De la geôle à l’envol
L’histoire de ce nouvel espace culturel commence par un vide à combler. A côté de la tour médiévale qui servait aussi de cachot, l’ancienne prison de Neuchâtel, désaffectée, cherchait une nouvelle âme. «Le projet est issu du Service des bâtiments du canton, qui avait cette belle bâtisse sur les bras», se souvient John Howe. Nous sommes en 2015. L’illustrateur est approché afin de discuter d’une vocation artistique pour ce lieu chargé d’histoire. «J’ai été séduit très vite et très naïvement, avoue-t-il aujourd’hui. Je ne me suis pas rendu compte des complications et des détours qu’il allait falloir pour aboutir à ce résultat.»
Une décennie aura été nécessaire pour que ces vieilles pierres – aussi organiques par endroits que les dessins de John Howe – reprennent enfin vie après seize mois de travaux. C’est le fruit d’un partenariat entre la ville, le canton, le NIFFF (Neuchâtel International Fantastic Film Festival) et l’artiste lui-même, coordonné depuis plus d’un an par la nouvelle directrice des lieux, Diane Launier, la cofondatrice du Musée des arts ludiques de Paris. «Sans elle, rien de tout cela n’aurait abouti», glisse l’illustrateur, reconnaissant. Il peut désormais reprendre ses crayons l’esprit plus léger.
Mais que trouvera-t-on dans cette tour? L’exposition inaugurale, qui durera jusqu’en octobre prochain, réunit 270 dessins et peintures, dont 150 originaux de l’illustrateur, avec beaucoup d’inédits. Au-delà de l’accrochage, c’est une promesse de voyage qui se profile pour petits et grands: «Je n’invite pas forcément les gens à admirer une peinture, mais plutôt à apprécier une ambiance, à savourer une histoire, à se souvenir de quelque chose qu’ils auraient peut-être oublié... En se promenant ainsi dans les dessins, je les invite chez eux, en quelque sorte.» Une balade qui bâtit des ponts entre les mondes, du visible vers l’invisible, du réel vers le rêvé.
L’originalité du projet réside aussi dans l’installation d’un atelier pour l’artiste au sein même de la tour. Non pas une résidence permanente, mais une interface vivante. «C’est très curieux, les artistes, analyse John Howe. Ce sont des créatures qui s’enferment dans un espace pour mieux en sortir.
Et finalement, cet enfermement, avec ses outils, sa discrétion, voire son côté un peu caché, un peu interdit, permet justement de s’envoler, de vraiment créer.» Cet atelier sera une fenêtre ouverte sur ce processus solitaire, une façon de recréer «un atelier idéal d’artiste» accessible au public, même lorsque le maître des lieux sera absent.
La Tour du Fantastique se veut aussi lieu de vie. Avec sa salle de conférences sous les toits, son espace de médiation, sa boutique et surtout son café situé à l’étage inférieur, donnant sur une terrasse invisible depuis la ville, elle ambitionne de devenir cette «place publique» qui manque parfois au fantastique. «J’espère que les gens vont s’y croiser et se parler», souhaite l’artiste, imaginant déjà les échanges autour d’un café avec cette vue incroyable sur le lac et la ville.
Neuchâtel, la muse
Si John Howe s’investit autant, c’est qu’une histoire d’amour le lie à Neuchâtel. Tout a commencé par une vue depuis la fenêtre d’un train reliant Bâle à Lausanne. «Séduits, c’est là qu’on est venus se poser avec mon épouse il y a presque quarante ans.» Puis, petit à petit, l’illustrateur a cessé d’être vu comme «le mari qui amenait le petit à l’école et qui devait sans doute être au chômage» pour devenir un acteur de la cité.
Il a enseigné à l’Académie de Meuron, cette «petite institution formidable» pour les jeunes artistes. Alors qu’il ne porte pas de montre, il a collaboré avec l’horloger Jaquet Droz pour des pièces d’exception, mariant une mécanique de précision «presque magique» à des dragons fantastiques plus organiques. Et il a même dessiné un char pour la Fête des vendanges 2025, s’amusant de cet exercice de style pour un événement qu’il juge «à la fois complètement suranné et assez formidable».
Ce qui retient l’artiste ici, c’est précisément ce que d’autres pourraient trouver austère. Il décrit avec affection un canton «discret, qui prend soin de cacher les choses», ce qui pousse à une découverte perpétuelle qu’il apprécie. Il en aime aussi sa géographie de l’entre-deux, «entre la Suisse romande et la Suisse alémanique, entre le lac et la montagne, entre le Haut et le Bas».
Une terre de contrastes qui nourrit toute son œuvre, comme on peut le ressentir au long de l’exposition. Certes, pour les paysages grandioses et les horizons infinis, la Nouvelle-Zélande offre une matière première brute idéale. Mais pour l’intime, le grain de la réalité, c’est Neuchâtel qui prime. «Le petit détail, la texture, la lumière, les petites choses que l’on trouve à quelques pas sur un chemin sont beaucoup plus difficiles à rendre crédibles. Je profite donc beaucoup de cette région pleine de recoins étranges, de gorges, de rivières et de trésors cachés pour m’en nourrir.»
Il confesse d’ailleurs avoir injecté «beaucoup de Jura» dans les décors de la trilogie du Hobbit, mariant la documentation photographique au «sentiment que l’on retient d’un paysage après l’avoir observé».
Un «doux déséquilibre»
Où qu’il aille, il y a toujours dans son sac à dos une trousse avec ses crayons et un carnet à dessins rempli de merveilles parfois croquées juste comme ça, le soir, après une journée de travail passée à dessiner. «Ça détend...» Et lorsqu’on l’interroge sur ce qui l’a poussé à consacrer sa vie à cette voie si incertaine qu’est l’art, il évoque un «doux déséquilibre». «Si les gens étaient parfaitement en équilibre, ils auraient un «métier normal», choisi rationnellement.
Mais chez ceux qui optent pour une vocation par passion, il y a forcément un déséquilibre qui apporte une forme de plénitude.» C’est ce vertige qui fait pencher l’artiste vers le monde, l’obligeant à aller à la rencontre des images et des gens.
Le fantastique, dont il est devenu l’un des maîtres, est pour lui bien plus qu’une échappatoire. Il voit dans ce genre un véhicule puissant pour interroger le réel. «Les mythes et légendes ne sont jamais que des religions auxquelles on ne croit plus, mais qui restent pertinentes pour comprendre la vision du monde d’une époque.» Le fantastique permet aussi de traiter des sujets brûlants – l’écologie, le genre, la société – en évitant de passer par un discours politique.
«Chaque société a sa façon de délimiter le monde, montrant qu’il y a d’autres options. Le fantastique offre l’occasion de les rendre visibles.» Et de citer en exemple la vision maorie des espèces, où la souris est associée non pas au rat, mais à la patate douce, car elle la mange. De même, il évoque cette rivière de Nouvelle-Zélande qui a été dotée d’une personnalité juridique pour sa protection, une idée qui semble tout droit sortie d’un roman de fantasy mais qui est une réalité légale, proposant un autre rapport à la nature, plus respectueux et entier.
L’éternel recommencement
Impossible de parler à John Howe sans évoquer l’ombre portée par J. R. R. Tolkien. Sa relation avec l’œuvre du professeur d’Oxford est ancienne – il a lu Le seigneur des anneaux à 12 ans, dans le désordre, commençant par Les deux tours, le deuxième tome, faute de disponibilité du premier à la bibliothèque du coin – mais elle reste vivante et changeante. «Je crois que j’ai à peine gratté la surface», assure-t-il, malgré les milliers de dessins produits pour les livres, les deux trilogies de films et la série.
Et s’il figure parmi les trois artistes qui ont le plus illustré l’œuvre de Tolkien, il n’en ressent pas une responsabilité accrue. Pour lui, le danger n’est pas de trahir l’œuvre, mais de se répéter. «La capacité de conserver un regard un peu neuf et de ne pas tomber dans la facilité de ce que l’on sait faire, c’est là que réside tout l’intérêt artistique.» Il insiste sur cette nécessité absolue de «commencer de zéro constamment», de rester vulnérable face à la page blanche.
Cette humilité se retrouve dans son rapport aux dragons, créatures qu’il a maintes fois sublimées. «Le dragon est symbole du changement, de migration, de mélange», explique-t-il avec passion. Il voit dans cette créature mythique une incarnation de «l’espace sauvage» que nous portons en nous et qui existe dans la nature, une «écologie interne, émotionnelle» qu’il faut préserver et respecter. Le fait que l’humanité entière partage une vision commune d’une créature qui n’a jamais existé le fascine, preuve de la puissance syncrétique de l’imaginaire collectif.
Vers de nouveaux horizons
Alors que la Tour du Fantastique s’apprête à ouvrir ses portes, John Howe regarde déjà ailleurs. Il ne se nourrit pas de regrets – «sinon, on n’a que ça dans la vie, avec les choses qu’on aurait pu mieux faire» – mais d’envies. Il vient d’illustrer La forêt des Mythagos de Robert Holdstock, un auteur qu’il adore, et des contes arthuriens, maintenant que son travail sur la saison 3 du Seigneur des anneaux: Les anneaux de pouvoir est terminé.
Et surtout, il prépare une ouverture sur son jardin «discret»: «J’ai écrit une histoire», révèle-t-il humblement. Un projet né de peintures disparates qui ont fini par former un univers cohérent. Il est en phase de réécriture, prêt à basculer du mot à l’image et inversement, comme Tolkien le faisait dans les marges de ses manuscrits. «L’image et l’écriture sont souvent tellement éloignées dans la façon que nous avons de les consommer qu’on oublie que, finalement, ça part de la même étincelle.»
Cette étincelle, c’est celle de la transmission. Pour John Howe, les artistes ont une fonction essentielle: «Ils servent à nous rappeler les choses qu’on a un peu trop souvent tendance à oublier.» Dans une semaine, la Tour du Fantastique deviendra ce lieu de mémoire vive, un phare allumé par un artiste qui, du bout de ses pinceaux, continue inlassablement de montrer le monde autrement. Une invitation à pousser la porte, à monter dans les étages et à laisser, pour quelques heures, le travail perdre face à la rêverie...
Informations pratiques: La Tour du Fantastique, ouverture au public le jeudi 18 décembre.