Le texte a été salué à la quasi-unanimité par l'Assemblée nationale française, le 26 janvier, avec 130 voix contre 21. À cette allure, la France pourrait bientôt devenir le premier pays à interdire l'utilisation des réseaux sociaux par les moins de 15 ans, selon le projet soumis par la députée Laure Miller. Si la loi est acceptée, les smartphones seront également bannis des établissements secondaires, toujours dans le but de protéger la santé mentale des jeunes et de lutter contre le harcèlement en ligne.
La balle est désormais dans le camp du Sénat, qui devra rapidement se prononcer quant à cette réforme et donner une réponse «dans les semaines à venir», précise «Le Figaro». La France semble ainsi suivre l'exemple de l'Australie, grande pionnière en la matière, qui vient juste de bannir les réseaux sociaux pour les moins de 16 ans, en décembre 2025.
L'idée semble convaincre, en tout cas dans le monde politique. Mais ce genre d'interdiction peut-il réellement protéger les adolescents, nés et élevés dans un monde régi par les smartphones? N'est-il pas contre-productif de punir les jeunes utilisateurs de ces plateformes, plutôt que de s'attaquer aux véritables sources du problème, qui dépassent le scrolling sur TikTok et concernent le fonctionnement même de ces outils?
«C'est une solution de facilité, qui rassure les adultes»
«Une telle interdiction n’est pas réaliste, ni adaptée, déplore Niels Weber, psychologue FSP spécialisé en hyperconnectivité. Car les réseaux sociaux ne représentent que l'un des facteurs corrélés aux problèmes de santé mentale des jeunes, ils ne les génèrent pas, mais permettent aussi de les révéler: on interdit ces plateformes pour rassurer les adultes, pour se féliciter d’avoir agi, sans se pencher sur les véritables problèmes.»
Et quels sont-ils, ces problèmes? Pour le psychologue, il faudrait avant tout limiter les modèles économiques des réseaux sociaux, ces algorithmes calqués sur nos comportements et nos émotions, dont le fonctionnement n’est jamais totalement transparent. «Personne n’ose se positionner là-dessus, déplore-t-il. On a l’impression de reprendre un peu de contrôle via ce genre d’interdiction. Mais en vérité, elle manque la cible.»
Notre interlocuteur ne semble pas être le seul à penser cela. Dans une tribune écrite pour «Le Monde», le docteur en neurosciences Thibaud Dumas insistait qu'«on demande aux parents de faire le 'sale boulot' que l’Etat refuse d’imposer aux géants du numérique.»
Niels Weber applaudit notamment un projet de loi élaboré par le Conseil fédéral qui abonde dans ce sens et veut «contraindre les grandes plateformes de communication ainsi que les grands moteurs de recherche à plus d'équité et de transparence.» Une consultation vient d'être lancée, en octobre 2025, et les milieux intéressés peuvent prendre position sur le projet jusqu'au 16 février 2026. «Cette loi ne cesse d’être repoussée, sans doute par peur des représailles et menaces de Trump», déplore toutefois notre expert.
Un risque de «dérive» sur la protection des données
Olivier Ertzscheid, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication, s'inquiète par ailleurs pour la protection de la vie privée, sachant que certaines données personnelles devront probablement être données, afin de vérifier l'âge des utilisateurs. Ainsi qu'il le confiait à «Sud Ouest» le texte représente à ses yeux «un vrai risque de dérive».
Ce risque en vaut-il la peine? Oui, répondent les défenseurs de la loi, qui citent notamment le rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES), publié mi-janvier, qui étudie les véritables risques de ces plateformes. «Le rapport ANSES n’explicite absolument pas que les réseaux sociaux ont un impact grave généralisable sur la santé mentale des jeunes, souligne néanmoins Niels Weber. On y lit que l’impact est faible, qu’un lien de corrélation existe bel et bien, mais qu’on ne peut évoquer un lien de cause à effet, ni que tous les adolescents soient indifférenciables.»
Enlever une ressource essentielle aux jeunes
S'il admet que les réseaux sociaux constituent l'un des facteurs de risque, notre expert estime qu'on ne peut leur imputer tous les maux dont souffre la jeune génération: «Des études montrent que le fait de quitter les réseaux sociaux n’a pas d’impact sur les problèmes de santé mentale évoqués, dont l’anxiété, rappelle-t-il. Sans oublier que cette interdiction tend à faire porter la responsabilité aux adolescents: ils n’arrêteront pas d’utiliser ces outils, mais seront contraints de le faire en cachette, avec l’impression de transgresser une règle. Et lorsqu’ils rencontreront des problèmes sur les réseaux, ils auront davantage de mal à en parler, car il faudra commencer par avouer qu’ils ont utilisé ces outils malgré l’interdiction.»
Pour le psychologue, interdire ces plateformes revient en outre à ôter une ressource omniprésente dans le quotidien des jeunes. «Les réseaux sociaux ne sont évidemment pas la seule, ni la meilleure manière d’assouvir les besoins de relation et de sociabilisation des jeunes, mais lorsqu’on enlève une ressource, il faut proposer des alternatives, martèle le psychologue. Il faut qu’on puisse compter sur une politique sociale qui permette une complémentarité à ces outils, qui encourage et autorise les jeunes d’explorer le monde extérieur et aide les parents à être présents, moins épuisés et moins anxieux. Ces décisions ne reflètent pas les besoins des adolescents.»
En Australie, les résultats sont encore flous
Pour observer un exemple concret de ce type d'interdiction, il suffit de se tourner vers l'Australie, qui en fait concrètement l'expérience en ce moment. Un mois après la mise en application de la nouvelle loi, les dix plateformes impactées (dont Instagram, TikTok, YouTube, X, Facebook, Instagram, Snapchat et Reddit) ont supprimé ou restreint un total de 4,7 millions de comptes appartenant à des personnes âgées de moins de 16 ans. Pour le gouvernement, il s'agit d'un immense succès.
Or, d'après «Libération», de nombreux jeunes utilisateurs sont parvenus à contourner ces barrières technologiques pour utiliser les plateformes malgré tout. Cela suggère que les restrictions mises en place par les géants de la tech ne sont pas totalement opaques. Ainsi que l'indiquait Julie Inman Grant, commissaire australienne pour la sécurité en ligne, auprès de BBC, les entreprises concernées se sont adaptées «totalement à contrecoeur», sans la moindre volonté, à la nouvelle législation. En d'autres termes, elles y sont allées à reculons.
Quant à l'impact sur la santé mentale des jeunes, il est encore un peu tôt pour tirer des conclusions. Aucune étude n'a été publiée pour le moment, bien que les autorités australiennes étudient la situation de près. D'après le média australien «The Courier Mail», les avis des parents divergent grandement sur la question: certains sont satisfaits de voir leurs enfants passer davantage de temps dans le monde réel. D'autres s'inquiètent du sentiment d'isolation que l'interdiction a procuré chez leurs ados. Pour le moment, on ne peut donc tirer de véritables conclusions de cette expérience, scrutée de près par de nombreux pays.