Pour peu que vous soyez déjà arrivé à Genève en train, impossible de manquer les immenses silhouettes colorées du jaguar et du serpent qui s’illuminent à la tombée de la nuit. Mais le compte à rebours est lancé et l'œuvre emblématique pourrait disparaitre d'ici quelques jours... à tout jamais. Un chantier de deux ans doit débuter en mars dans le quartier des Grottes, notamment dans l'immeuble où se trouve les néons, entraînant inévitablement leur démontage. Et la suite reste incertaine. Dès 2030, le vaste projet autour de la gare Cornavin prévoit une zone de travaux qui masquerait une grande partie de la façade. Dans ce contexte, la fresque pourrait ne jamais retrouver sa place, voire être détruite.
«C’est une œuvre d’art unique. Je m’oppose totalement à sa destruction et j’userai de toutes les voies administratives à disposition», s’indigne son créateur, Frédéric Post. Mardi 3 février, lors d’une séance du Conseil municipal, la conseillère administrative chargée de la Culture, Joëlle Bertossa, rappelait: «Si on ne la remonte pas, comme pour l’instant c’est prévu, et qu’on la démonte [...] ce n’est pas du fait de la ville, mais parce que l’immeuble doit être rénové.» Si aucune décision définitive n’avait encore été prise, une chose semble toutefois acquise: l’œuvre ne sera pas réinstallée en l’état.
«C’est ridicule de détruire»
La perspective d’une disparition a provoqué la colère d’habitants, d’associations et d’artistes. Une pétition, forte de plus de 2600 signatures, a été déposée auprès du Grand Conseil et du Conseil municipal. Les initiants demandent aux autorités de renoncer à la désinstallation des œuvres lumineuses en fin de vie du projet «Neon Parallax» à Plainpalais – des phrases et des dessins faits de néons – ainsi qu’à celle de Pinta Cura, afin de privilégier leur rénovation.
«C’est ridicule de détruire pour refaire du neuf au même endroit», dénoncent les pétitionnaires. Conçues à l’origine comme temporaires, ces installations seraient devenues, selon eux, des repères visuels auxquels les quartiers se sont attachés. Ils plaident pour une cohabitation entre œuvres existantes et nouvelles créations, d’autant qu’une restauration coûterait moins cher qu’une réalisation entièrement neuve. Simon Lamunière, initiateur du projet «Neon Parallax» et à l’origine de la pétition, assure qu'au moins cinq toits genevois pourraient recevoir de nouvelles oeuvres à Plainpalais.
Commandée par la Ville à Frédéric Post dans le cadre du festival Geneva Lux en 2016, Pinta Cura avait été pensée pour rester cinq ans en place. Grâce à un entretien régulier, sa présence a été prolongée. Aujourd’hui, la direction du Fonds municipal d’art contemporain (FMAC) estime toutefois que l’état de l’installation et les normes électriques actuelles compliquent une remise en service après les travaux.
Pas de «Pinta Cura bis»
L’artiste conteste cette analyse: «L’œuvre est en bon état et fonctionne». Même son de cloche du côté de Simon Lamunière: «Quand on les entend, on a l’impression que l’œuvre est totalement décrépie. Alors qu’elle marche très bien.» Tous deux reconnaissent tout de même qu’une remise à niveau serait nécessaire.
Un devis établi par l’entreprise chargée de l’entretien évoque environ 30’000 francs pour une rénovation, contre près de 80’000 francs pour une nouvelle création. La responsable directrice du FMAC, Camille Abele, défend une autre vision: «L’avenir et les nombreux changement urbanistiques à venir dans le secteur ne permettra pas un Pinta Cura bis.» Selon elle, réinstaller le jaguar et le serpent de façon pérenne supposerait de les reconstruire dans des matériaux durables, alors qu’ils avaient été conçus au départ pour une durée limitée, avec des matériaux peu résistant au temps, notamment le bois. «C’est moins une question d’argent que d’adaptation à une ville qui évolue», souligne-t-elle.
Camille Abele rappelle encore que le caractère temporaire de cette œuvre permet de renouveler les artistes visibles dans l’espace public avec de nouvelles idées conçues pour ce contexte en devenir. La directrice insiste sur le fait que les remplacements se feront progressivement et se dit sensible à l'émotion que cela peut susciter. Frédéric Post, lui, se dit attaché à l’emplacement qu’il avait lui-même sélectionné à l’époque. Pour l'artiste, sa création pourrait être remontée durant les travaux, même si une partie devrait être dissimulée. D'ailleurs, à la fin du chantier de la gare, rien n’exclut qu’une nouvelle réalisation orne la façade rénovée. Mais aucune décision n’a encore été prise.
Le FMAC ouvert au dialogue
Camille Abele temporise et ne se dit pas fermée à la discussion. «Nous sommes ouverts à la reprise des éléments de l’œuvre et à la recherche d’un potentiel financement et d’un autre lieu par l’artiste», assure-t-elle.
Pour l’heure, toutefois, rien n’est garanti. La directrice du FMAC précise qu’il faudra d’abord attendre le rapport de la commission des pétitions avant d’engager un dialogue plus approfondi.
Le temps est compté
Le calendrier des travaux accélère le débat. Dans un premier temps, les demande de l'artiste sont claires: «Si la Ville de Genève ne veut plus de Pinta Cura, c'est dommage, mais en attendant qu'une solution soit trouvée, je demande qu'elle soit traitée comme une œuvre d'art, démontée et stockée dans les règles par une entreprise spécialisée engagée par le FMAC», appelle-t-il de ses voeux.
Du côté des autorités, toutes les options restent ouvertes. Joëlle Bertossa évoquait la possibilité que des ouvriers du chantier procèdent au démontage si l’œuvre n’est pas conservée, l’artiste pouvant alors récupérer certains «morceaux intactes». Une dépose complète et soigneuse resterait du ressort du FMAC si le projet voyait le jour ailleurs mais, soulignait-elle, «ce n'est pas prévu actuellement», et ce malgré les discussions.
«Dans les faits, on ne me propose même pas de récupérer ma création, mais seulement des morceaux», regrette Frédéric Post. Pour Simon Lamunière, la Ville doit privilégier la conservation: «Quoi qu'il arrive, il ne doit pas recevoir des miettes. Quand on enlève une œuvre unique, on ne la détruit pas. Il faut la mettre en dépôt en attendant de savoir ce qu’on en fait.»
Une décision pourrait intervenir après le rapport de la commission des pétitions. En attendant, l’avenir de Pinta Cura demeure suspendu aux chantiers à venir, tandis que ses néons continuent d’illuminer les nuits genevoises, peut-être pour la dernière fois.