Dix ans après son suicide
La famille endeuillée du chef Benoît Violier se livre à cœur ouvert

Le 31 janvier 2016, Benoît Violier, chef triplement étoilé du Restaurant de l’Hôtel de Ville à Crissier, mettait fin à ses jours. Le décès de ce génie de la gastronomie marquait les esprits. Dix ans plus tard, son épouse et leur fils se livrent sur leur deuil.
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Dans leur refuge du nord de Lausanne, Brigitte et Romain Violier ont trouvé la sérénité.
Photo: Blaise Kormann
Jennifer Segui
L'Illustré

Brigitte Violier, le 31 janvier 2016, votre mari disparaissait dans les circonstances dramatiques que l’on connaît. Son décès a été ressenti comme un choc bien au-delà du monde de la gastronomie. Cette émotion collective vous a touchée?
Oui, je l’ai ressentie dès le premier jour. Le restaurant était entouré de fleurs, de bougies que les gens déposaient. Je n’avais vu ce genre d’événement qu’à la télé. Jamais je n’aurais imaginé vivre pareille situation. On était vraiment dans une peine pleine d’incompréhension et de sidération mais partagée.

Cela vous a aidée à apprivoiser le vide?
Ça a été une rupture dans ma vie et en même temps un point de départ vers l’inconnu. Il était tellement présent dans nos projets professionnels et en tant qu’homme... Ma vie sans lui a commencé avec des doutes et beaucoup d’incertitudes...

Avec le recul, comprenez-vous un peu mieux ce geste qu’il a laissé inexpliqué?
C’est véritablement la combinaison de plusieurs facteurs, l’aboutissement de quatre années intenses. Entre 2012 et 2016, il a accompli des choses remarquables: le maintien des trois étoiles, son titre de «Cuisinier de l’année» 2013 du GaultMillau, le titre de meilleur restaurant du monde de la Liste, ses livres sur les gibiers à poil et à plume... le tout sans ménagement, c’était énorme! Je pense que, pour arriver à ce geste, il a dû accumuler une fatigue inimaginable.

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C’était aussi quelqu’un de très sensible?
Enormément. C’était avant tout un cuisinier animé par une passion absolue. Une personne passionnée ne mène jamais une vie ordinaire. Il n’y avait aucun répit. La cuisine était omniprésente. Son éducation, ses enseignements ont profondément façonné cette exigence permanente. Je pense qu’il était habité par une peur immense de ne pas «faire assez». C’est sans doute pour cette raison qu’il a vécu cette passion sans relâche, presque à l’excès tant cette crainte le hantait. Ce qui avait été un moteur extraordinaire a fini par se retourner contre lui.

Que retenez-vous de ces années à Crissier?
C’était magique! Ah oui, vraiment! J’ai vécu de près ce qu’était la gastronomie trois étoiles à travers toute la féerie que ça comporte. Le monde venait à nous, nous avons reçu des clients incroyables, des célébrités, des chefs, des sportifs...

De 2012 à 2016, le couple Violier a dirigé le Restaurant de l’Hôtel de Ville de Crissier à quatre mains.
Photo: Blaise Kormann

Et les années après Benoît?
Ce que j’en retiens, c’est qu’avec Franck Giovannini en cuisine j’ai réussi à porter l’équipe suffisamment haut pour que le restaurant puisse continuer son histoire. C’est une satisfaction personnelle, surtout dans de telles circonstances.

Que ressentez-vous aujourd’hui lorsque vous passez devant l’Hôtel de Ville de Crissier?
Le vide... C’est bizarre... Maintenant, cette bâtisse m’est devenue étrangère.

Comment se reconstruit-on après un tel tourbillon et un tel drame?
J’ai puisé des forces dans son enseignement. Etre aux côtés d’un homme doté d’une telle discipline, d’une vision aussi structurante et d’une telle capacité à bâtir m’a donné l’élan nécessaire pour ouvrir une nouvelle étape de ma vie. Face à cette épreuve, j’ai découvert mes ressources, elles se sont révélées par la force lors de ces événements.

De votre expérience de tout cela découle votre nouvelle activité professionnelle?
Grâce à ces expériences passées, j’accompagne aujourd’hui les cadres dirigeants et les leaders d’entreprise à renforcer leur santé mentale en répondant à leurs besoins dans des contextes exigeants. Pour cela, je me suis formée à différentes approches de coaching professionnel. J’exerce également en tant que thérapeute en PNL (programmation neurolinguistique, ndlr) afin d’aider les personnes à retrouver un équilibre et plus de clarté dans les périodes de charge émotionnelle intense. Puis j’ai constitué une équipe afin de développer des formations de professionnel à professionnel destinées à accompagner les restaurants de complexes hôteliers avec la volonté d’étendre prochainement ce dispositif aux EMS, en répondant à leurs enjeux spécifiques. Dans la gastronomie, je reste aussi directrice artistique des Tables ouvertes.

Faire son deuil malgré l'incompréhension

Et pour vous, Romain Violier?
C’était assez marrant de nous voir ensemble étudier en même temps quand on suivait nos formations! Nous étions assez soudés, dans la même galère de devoir assurer notre avenir.

Vous parlez de galère, Romain, vous en avez voulu à votre papa d’avoir commis ce geste?
Je ne l’ai pas ressenti à ce moment-là. C’est venu plus tard, vers mes 16-17 ans, où j’ai commencé à avoir une sorte de rage par rapport à ça. J’ai réussi à m’apaiser grâce à des discussions que j’ai eues avec ma maman, des amis. Il y avait plein de choses que je ne comprenais pas et que j’ai comprises avec le temps.

Gardez-vous des souvenirs de cette période, Brigitte?
Quand Romain était petit, je lui demandais: «Tu en veux à papa?» Il me répondait: «Je lui en veux de t’avoir laissée.»

C’était quelqu’un d’exceptionnel et ça vous rend fier aussi, n'est-ce pas Romain?
Forcément! J’espère tenir de lui, de ce côté passionné, on va dire... pour d’autres intérêts, puisque pour moi, il s’agit de la photo. J’ai fait l’école de Vevey. Il y a cette sorte de discipline à avoir dans sa pratique sur la durée.

Les gens l’ignorent peut-être, mais Benoît faisait de la photo. Brigitte, dites-nous, que photographiait-il?
Quand il partait à la chasse et qu’il ne pouvait pas tirer, il prenait des photos. Ça calmait sa frustration (elle sourit) et ça scellait cette communion avec la nature, ce besoin qu’il avait des grands espaces.

Romain, que dit le photographe que vous êtes à propos des clichés de votre papa?
J’y perçois un immense besoin de respirer, c’était sa soupape. C’était beaucoup de paysages, beaucoup de nature... Oui, c’est vraiment ce sentiment de souffler que je retiens.

Brigitte, en 2023, vous avez écrit un livre, «Benoît Violier – Du cœur aux étoiles», paru aux Editions Glénat. Pourquoi?
C’était ma manière d’exprimer mon ressenti face à la situation et mon vécu à ses côtés. Il restera pour moi un être exceptionnel, à part, autant dans son caractère que dans sa façon d’aborder la cuisine.

En 2023, Brigitte Violier a publié un livre, «Benoît Violier – Du cœur aux étoiles», pour raconter leurs années de vie commune.
Photo: Blaise Kormann

Quel héritage a laissé votre mari dans la gastronomie?
Je considère sa pratique gastronomique comme une référence, mais aussi comme une source d’inspiration. Malgré son jeune âge, et au regard de tous ces grands chefs, il a su entrer dans le cercle de ceux qui ont compté. Son influence demeure présente dans le parcours de nombreux jeunes chefs aujourd’hui. Son aura perdure. Jérémy Desbraux au Noirmont ou bien sûr Benoît Carcenat ont, je pense, beaucoup appris à ses côtés. La gastronomie a évolué vers une créativité très différente. On sent un véritable virage dans la conception des plats, dans la manière de les penser, dans le choix des produits. C’est un mouvement réel et, pourtant, aucun chef ne semble se détacher véritablement du lot. C’est un peu regrettable...

Brigitte, Romain, est-ce que, dix ans après ce drame, vous êtes heureux? (Mère et fils se regardent en souriant, puis Brigitte répond.)
Ecoutez, le bonheur est une vaste notion philosophique! Ce n’est pas une destination à atteindre, mais un chemin à explorer. Il se construit jour après jour et j’en prends soin comme d’un jardin.

De nombreux hommages

Le souvenir de Benoît Violier est encore vif dans les mémoires de ses pairs, comme pour Didier de Courten, responsable de l’hôtellerie-restauration des remontées mécaniques de Grimentz-Zinal. Sur son bureau trône un couteau de chasse offert par Brigitte Violier au moment du décès de son mari. Dans son téléphone, le numéro du maître de Crissier est demeuré longtemps après le 31 janvier 2016. Chaque année depuis cette date, l’ex-chef du Terminus à Sierre poste un hommage à son ami sur les réseaux sociaux: «Nous étions assez proches, car nous partagions la même passion pour la chasse et la nature.» 

Didier de Courten, responsable de l’hôtellerie-restauration des remontées mécaniques de Grimentz-Zinal
Photo: Blaise Kormann

Homme discret, le Valaisan appréciait la fougue du chef de Crissier: «Ce qui m’a toujours frappé chez Benoît, c’est sa personnalité très énergique, son ambition qui était de toujours se dépasser. Il se consacrait complètement et entièrement à cette vocation.» Qu’aujourd’hui encore l’empreinte de Benoît Violier perdure n’étonne pas vraiment Didier de Courten: «Il partageait sa passion du métier autant avec ses collaborateurs qu’avec ses clients et le public. Quand tu incarnes quelque chose si intensément et que tu le vis à 100%, tout ça se répercute chez les autres. C’est quelqu’un qui a fait tellement pour ce métier en si peu de temps.»

Knut Schwander, responsable du guide GaultMillau Suisse romande, était aussi l'un de ses grands admirateurs. Un lièvre à la royale façon Aristide Couteaux. Un lagopède alpin aux baies rouges. Certains plats créés par Benoît Violier restent encore gravés dans la mémoire du journaliste gastronomique, tout comme le talent et la personnalité de ce chef hors normes: «Il y a dix ans, je ne pouvais retenir mes larmes alors que j’écrivais différents articles sur lui à l’occasion de son décès.» 

Knut Schwander, responsable du guide GaultMillau Suisse romande.
Photo: Blaise Kormann

Pour ce fin connaisseur de la gastronomie, le chef de Crissier reste en effet une personnalité à part: «Benoît Violier avait un style empreint de grande tradition dans tout ce que cela implique de plus noble. Donc un savoir-faire qui magnifiait ce patrimoine culinaire. Et pour le sublimer, il lui ajoutait une modernité qui en faisait exactement ce qu’un épicurien des années 2010 pouvait attendre de mieux. Ils sont rares, les cuisiniers qui ont cette compétence et qui arrivent à réinterpréter avec pertinence la cuisine traditionnelle sans tomber dans la ringardise ou l’ennui. Sans tomber non plus dans les effets de manches inutiles. Connaître Benoît Violier a été un immense privilège.»

«
C'était un cuisinier et un homme comme on en voit peu.
Benoît Carcenat, ex-chef du Valrose à Rougemont
»

Benoît Carcenat, ex-chef du Valrose à Rougemont (18/20 au GaultMillau et 2 étoiles Michelin), considère encore le chef Violier comme «un mentor, un frère, un ami». Lorsqu’on l'interroge sur ce qu'il représentait pour lui, la liste des mots choisis trahit un lien inaliénable. Cuisinier de talent, celui qui fut longtemps son adjoint garde son affection et son admiration intactes: «Benoît a été complètement déterminant dans ma carrière. Nous étions très proches, même si je pensais le connaître mieux, parce que je n’aurais jamais pensé qu’il arrive ça.» 

Benoît Carcenat, ex-chef du Valrose à Rougemont, 18/20 au GaultMillau et 2 étoiles Michelin.
Photo: Thomas Buchwalder

De son chef, Benoît II, comme on le surnomme, retient bien sûr le cuisinier de talent: «Ce qui m’a frappé chez lui, c’est le geste culinaire qu’il avait, cette élégance, cette maîtrise. Je me suis dit: «C’est ça que je veux faire, c’est ça que je veux être, c’est comme ça que je veux travailler.» Et puis aussi la rigueur, l’envie d’aller toujours plus loin.» Quant à son influence, elle est toujours présente: «Les gens sont toujours admiratifs de l’image de Benoît, qui est très forte. Parce que Crissier était une table extraordinaire; ça l’est toujours, mais c’est Benoît qui a mis l’Hôtel de Ville sur la carte gastronomique du monde en étant premier de la Liste, en tant que meilleur cuisinier du monde. En étant ce qu’il était, un cuisinier et un homme comme on en voit peu.»

Un article de «L'illustré» n°5

Cet article a été publié initialement dans le n°05 de «L'illustré», paru en kiosque le 29 janvier 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°05 de «L'illustré», paru en kiosque le 29 janvier 2026.

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