Quand des dirigeants de la CICAD agissent, dans le cadre de leur activité professionnelle, comme avocats d'Israël, n'y a-t-il pas un problème de crédibilité et d'image susceptible d'entacher l'association qui lutte contre l'antisémitisme, mais qui se défend de toute proximité avec Israël?
Sur la base des fuites des «Israël files», il apparaît que deux avocats genevois liés à la CICAD, son actuel vice-président, Lionel Halpérin, et son ancien président, feu Philippe Grumbach, ont travaillé pour le gouvernement israélien. Les mandats ont été sollicités et exécutés dans le cadre strict de leurs cabinets d'avocats respectifs, et non avec les moyens ou au nom de la CICAD. Mais l'information interroge, à l’heure où la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (CICAD) se voit reprocher par ses critiques une défense parfois trop visible d'Israël, tandis qu’elle a droit à des subventions annuelles allant jusqu'à 150’000 francs de la Ville et du canton de Genève et qu'elle intervient dans les écoles publiques.
Plaintes pour crimes de guerre
En mars 2017, les études de Me Lionel Halpérin et de Me Philippe Grumbach se trouvent toutes deux en lice pour un mandat du gouvernement israélien. A cette époque, le premier est membre du comité de la CICAD, et le second, décédé en 2024, est membre à la fois du comité et du bureau de l'association. Le mandat consiste à conseiller des personnalités politiques israéliennes visées par des plaintes pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, dont l’ex-ministre Tzipi Livni, impliquée dans l'opération «Plomb durci» à Gaza en 2008-2009.
Le 14 mars 2017, un représentant du ministère de la justice israélien rencontre des avocats postulants à Genève, dont Lionel Halpérin et Philippe Grumbach. La prise de contact intervient en prévision d’une visite de Tzipi Livni à Lugano prévue en mai 2017.
Des procédures pénales contre Tzipi Livni et d'autres anciens dirigeants israéliens sont alors ouvertes en Belgique et au Royaume-Uni, sur la base desquelles une plainte pénale sera ensuite déposée en Suisse le 26 mai 2017 par le Collectif Urgence Palestine (CUP).
«Aucun conflit d'intérêt»
L’étude de Lionel Halpérin n'est pas retenue, mais l'avocat genevois a participé au processus de recrutement et accepté le principe de représenter l'État d'Israël, remettant au ministère israélien une proposition chiffrée portant sur les dossiers concernés. Les échanges de mails montrent qu’il a assuré ne voir «aucun conflit d’intérêt à représenter Israël sur ces questions».
Quant à feu Philippe Grumbach, son étude remporte le mandat. Ce dernier sera confié mi-juin 2017 à son associé Christian Lüscher, mais le dirigeant de la CICAD a personnellement participé à l’obtention du mandat. Le 4 juin 2017, il fournit au Ministère de la justice israélien des informations sur Tobias Schnebli, signataire de la plainte pénale au nom du Collectif Urgence Palestine et conseiller municipal (Ensemble à Gauche) à Genève, et sur le Collectif, avec le commentaire: «Comme vous le verrez, ils sont très actifs contre Israël».
Le 6 juin 2017, Philippe Grumbach envoie au ministère un memorandum qui analyse la plainte contre Livni. Le 7 juin, il confirme par mail au ministère qu'il existe un risque d'arrestation pour les personnalités visées si elles arrivent en Suisse.
«Très honorés d’agir au nom d’Israël»
Le 28 juin 2017, après attribution du mandat, Philippe Grumbach écrit: «Christian et moi-même sommes très honorés d’agir au nom de l’État d’Israël».
Début septembre 2019, Israël Katz, alors ministre israélien des affaires étrangères, est en visite à Berne pour évoquer la dénonciation pénale et son caractère politiquement délicat.
«Fin août 2019, en préparation de cette visite, Philippe Grumbach était à l’ambassade d’Israël à Berne pour conseiller les diplomates israéliens sur les démarches à entreprendre en vue d’obtenir que la plainte fasse l’objet d’un classement définitif», selon Tobias Schnebli. Le conseiller municipal témoigne ici en tant que partie prenante au litige, alors qu'il était adversaire des avocats avocats mandatés par le ministère israélien de la Justice. Selon les mails ayant fuité, Philippe Grumbach transmet le 28 août au ministère israélien un memo d’expertise légale concernant les questions d’immunité.
Lionel Halpérin, de son côté, avait collaboré auparavant avec le ministère israélien de la justice. En 2010, selon les échanges de mails de 2017, et en 2012, selon un document figurant dans les Israel files qui indique: «Nous avons engagé ses services en 2012 pour un besoin urgent, après avoir interviewé quatre cabinets.» Ill avait été recommandé par l’ambassade d’Israël en Suisse. Il était alors déjà membre du comité de la CICAD et cette dernière touchait des subventions du canton.
Neutralité associative affectée?
La CICAD, qui rejette les accusations lui prêtant une sympathie pour Israël, pouvait-elle ignorer les relations professionnelles de certains de ses dirigeants avec l'État israélien, surtout lorsqu’il s’agit de conseiller des personnes accusées de crimes de guerre? Le comité était-il consulté au sujet de ces mandats? Contacté, Lionel Halpérin n'a pas répondu à nos sollicitations par téléphone et par mail. De son côté, Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la CICAD, n'a pas non plus retourné nos appels.
«Même si aucun obstacle légal ne s'y oppose, ces pratiques posent la question de la crédibilité de l’indépendance affichée et du mélange des rôles», estime un avocat genevois, qui a requis l'anonymat. «Est-il acceptable d'être à la tête d’une association subventionnée, qui revendique son indépendance à l'égard d'Israël, et de l’autre côté de solliciter des mandats rémunérés par l’État israélien pour défendre Israël ou ses responsables dans des procédures en Suisse?»
En 2012, la CICAD avait retiré la «défense de l’image d’Israël» des missions indiquées sur ses revues annuelles, un but jugé peu compatible avec les subventions, censées aller de pair avec une mission apolitique et d’intérêt public.
«On ne peut pas formellement dire qu’ils n’avaient pas le droit de le faire, estime de son côté Mauro Poggia, lui-même avocat, et critique régulier de la CICAD. Mais je n'aurais pas pris ces mandats.» Pour le conseiller aux Etats MCG, «cela discrédite la prétendue neutralité affichée dans le cadre d’une association. Il s’agit d’obtenir la légitimité du soutien de l’Etat de Genève, de pouvoir apposer l’écusson genevois pour dire qu'on est soutenus parce qu’on mène des actions d’intérêt public».
Pour le conseiller municipal Tobias Schnebli, «l’exercice de ces mandats dans le cadre professionnel, et les informations transmises à Israël sur les activités de militants de la cause palestinienne ici en Suisse, montrent bien dans quel camp se situent ces responsables, et ce qu’ils pensent de la critique du gouvernement israélien ou de ses membres».
En arrière-plan, l'échec de la loi Yadan
La CICAD touche des subventions de la Ville depuis 2018, et du canton depuis 2010. Dans ses revues annuelles, l'association de lutte contre l'antisémitisme a remplacé la défense de l'image d'Israël par la lutte contre l'antisionisme «comme forme d'expression contemporaine d'antisémitisme». Une conception largement controversée car perçue comme une tentative de criminaliser la critique d'Israël face aux massacres à grande échelle commis à Gaza, où 80'000 Palestiniens ont trouvé la mort.
Le projet d'assimiler l’antisionisme, qui est légal en Suisse et en Europe, au délit pénal qu’est l’antisémitisme, a échoué en France, où la loi Yadan a été retirée de l'agenda de l’Assemblée nationale, et finalement remplacée par un nouveau projet de loi qui abandonne le lien entre la critique d’Israël et l’antisémitisme.
Comme l’avait révélé Blick, le conseiller administratif en charge des finances de la Ville, Alfonso Gomez, n’avait pas accepté le rapprochement opéré par la CICAD entre antisionisme et antisémitisme, refusant de signer la Convention de subventionnement. Contactés, les services de l'ancien maire de Genève nous précisent que depuis 2022, les subventions de la Ville, passées de 100'000 à 102'000 en 2024, continuent d’être versées, mais la CICAD a procédé à des restitutions chaque année, car il lui restait un solde positif de l'année précédente ou des fonds propres supérieurs à 25% des charges.