Deux cent cinquante caméras et presque autant de zones d'ombre. Voilà comment résumer la situation à Crans-Montana, commune qui aime rappeler que, grâce à son dispositif de vidéosurveillance, «le nombre de délits a pu être réduit de 80%» – sans pour autant nous dire depuis quand.
Pourtant, les enregistrements de la nuit du drame n'ont pas tous été conservés, et ce malgré plusieurs demandes du Ministère public et d’un avocat. C'est ce que révélait la «NZZ» fin janvier, se basant sur des éléments du dossier pénal. Un fait troublant dans le cadre d'une procédure qui devra faire la lumière sur le drame qui a coûté la vie à 41 personnes et fait 115 blessés.
En effet, des enregistrements ont été perdus sans qu’on sache précisément pourquoi. Seules les images captées entre minuit et six heures du matin, le soir du drame, subsistent.
Manque de transparence manifeste
La question de la responsabilité se pose, évidemment. Mais d'autres aspects de cette affaire demeurent opaques, à commencer par le cadre juridique entourant les très nombreuses caméras de vidéosurveillance de la commune. En cherchant à déterminer si les images de vidéosurveillance pourraient être exploitées dans le cadre de la procédure pénale, nous avons mis au jour une gestion pour le moins défaillante de la protection des données à Crans-Montana: règlements obsolètes, retard dans la mise en conformité, délégué communal à la protection des données (DPO) inconnu et possibles conflits d'intérêts.
Nous avons tenté d'en savoir davantage. L'exercice s'est révélé particulièrement laborieux. Face au mutisme des autorités communales et à un manque de transparence manifeste, nos recherches ont soulevé davantage de questions qu'elles n'ont apporté de réponses. Enquête.
Les caméras dans l'espace public sont-elles légales?
Tout d’abord un peu de contexte. Dans le canton du Valais, la loi sur l'information du public, la protection des données et l'archivage (LIPDA) encadre la vidéosurveillance dans l'espace public. Par exemple, selon la loi, tout usage nécessite «des dispositions dans un règlement communal ou intercommunal, avalisé par le conseil général (législatif, ndlr) ou l'assemblée primaire et homologué par le Conseil d'Etat».
Sur le premier point, la commune possède bel et bien un règlement de police intercommunal datant de 2013. Un élément qui interroge pour une commune de Crans-Montana «née le 1ᵉʳ janvier 2017» de la fusion de plusieurs entités, comme l'indique son site internet – qui n'existait pas sous sa forme actuelle au moment de l'adoption du règlement.
De quoi légitimement interroger la conformité de ce texte. Sylvain Métille, avocat spécialisé en protection des données, se veut rassurant: «Même si ce règlement date de 2013, il remplit les exigences de la LIPDA.» Lauris Loat, préposé valaisan à la protection des données et à la transparence et chargé entre autre de mener des contrôles, abonde dans le même sens. Il précise que «tant un règlement de police contenant des dispositions sur la vidéosurveillance qu'un règlement spécifique conviennent, ceux-ci étant considérés comme une loi au sens formel».
Nous lui avons également demandé si le règlement disposait de la densité normative suffisante, autrement dit, si ce texte en lui-même était en ordre. Réponse: «Je vous laisse comparer notre modèle et le règlement de la commune de Crans-Montana, il ne m'appartient pas de faire cette analyse et je n'ai pas le temps nécessaire à disposition.» Impossible, donc, d’obtenir des réponses claires à ces questions basiques.
Cependant, même si ce règlement s'avérait caduc, les preuves potentielles récoltées par les caméras autour du Constellation pourraient toujours être exploitées dans le cadre de l'enquête pénale du Ministère public valaisan. «Le Code de procédure pénale permet parfois d'admettre des preuves illicites lorsque leur exploitation est indispensable pour élucider des infractions graves», souligne Sylvain Métille.
Cependant, même si ce règlement s'avérait caduc, les preuves potentielles récoltées par les caméras autour du Constellation pourraient toujours être exploitées dans le cadre de l'enquête pénale du Ministère public valaisan. «Le Code de procédure pénale permet parfois d'admettre des preuves illicites lorsque leur exploitation est indispensable pour élucider des infractions graves», souligne Sylvain Métille.
Mise aux normes laissées de côté
Si la commune de Crans-Montana se contente de ce règlement quelque peu daté, elle avait bien, dans les méandres de son administration, le projet d'un nouveau texte pour répondre «aux dernières exigences en matière de protection des données», peut-on lire dans le magazine communal d’avril 2025. Ce texte, spécifique à l'utilisation du dispositif de vidéosurveillance, devait être soumis au vote de l'assemblée primaire de Crans-Montana pour adoption l'année dernière.
Or, selon les procès-verbaux consultés par Blick, il ne l'a été ni lors de la session de juin ni lors de celle de décembre 2025. Sur les raisons de cet ajournement, la commune oppose le silence. Et indique qu'elle refuse de commenter des «questions liées à l'enquête en cours». Une réponse pour le moins étonnante, dans la mesure où, à aucun moment, nos questions ne faisaient référence ni à l'incendie du 1er janvier 2026, ni à la procédure pénale.
De son côté, sollicité pour savoir si un nouveau règlement avait été envoyé par la commune pour examen, le préposé valaisan se retranche derrière le secret de fonction: «Je ne peux pas répondre à cette question et vous renvoie à la commune pour toute information.» La même commune qui, précisément, refuse de s'exprimer. Au cours de cette enquête, on nous indique aussi que c’est à la préfète de Sierre d’indiquer si un règlement communal a été ou non homologué par le Conseil d'Etat. Mais celle-ci explique ne pas avoir cette compétence et se refuse à tout commentaire.
Crans-Montana, une commune «exemplaire»
Il faudra donc encore patienter pour voir un nouveau règlement adopté. Mais le temps presse pour la commune valaisanne: depuis janvier 2024 et la révision de la LIPDA, les communes doivent se mettre en conformité. Un chantier d'envergure et, visiblement, un sujet important aux yeux de l'Exécutif communal, si l'on en croit un communiqué paru en juillet 2025.
On y apprend que la commune se fait accompagner par la société Legal Light Sàrl, spécialisée dans ces questions. «A part Crans-Montana, il semble y avoir encore peu de communes qui se mettent en conformité», peut-on lire. Ou encore: «Elle montre l'exemple et est très ouverte à collaborer avec d'autres communes.»
Des affirmations qui ne manquent pas de sel aux yeux d’un spécialiste du sujet. Car lorsque l'on confronte le discours aux pratiques, la réalité s'avère quelque peu différente.
Qui est le délégué à la protection des données de Crans Montana?
En fait de «montrer l’exemple», Crans-Montana affiche un premier sérieux dysfonctionnement: le délégué communal à la protection des données est… invisible.
Il n’existe pas un, mais bien deux niveaux de délégués à la protection des données. Au niveau cantonal, le préposé valaisan, Lauris Loat, est chargé de veiller à la bonne application de la LIPDA et d’accompagner les communes dans leur mise en conformité. Dans une lettre adressée aux communes en septembre 2025, que nous avons pu consulter, il rappelle une exigence de base: «Le délégué communal à la protection des données doit être connu de tout un chacun.»
Mais à Crans-Montana, cette exigence reste lettre morte. Impossible de savoir qui occupe cette fonction. Le nom du délégué n’est mentionné publiquement nulle part. Seule une adresse électronique générique permet aux citoyens de le contacter. Interpellée par Blick, la commune indique qu’un certain Yohann Priori occupe ce poste. A-t-il été nommé en juillet 2025, au moment du communiqué vantant les efforts de mise en conformité? Contacté d’abord par email, puis par téléphone, l’intéressé n’a pas souhaité répondre à cette simple question. A-t-il été désigné à la suite de nos démarches auprès de la commune? Impossible de le savoir non plus.
Une double casquette
De surcroît, cette nomination interroge: Yohann Priori est également responsable des finances de la commune. Une double casquette qui pourrait s'avérer problématique. La LIPDA stipule que le délégué ne doit pas exercer d'activités incompatibles avec ses tâches. Un cumul de fonctions, donc, contraire à la loi.
En effet, diriger les finances d'une commune tout en veillant à la transparence en matière de protection des données laisse pour le moins songeur. Autre condition posée par la loi: disposer des connaissances métier nécessaires. Là encore, difficile de savoir si l'intéressé possède les qualifications requises.
D’autres exigences de mise en conformité interrogent, comme la nécessité de prouver que les caméras sont indispensables via des «analyses d’impact». Sur ce point, la commune n'a, une fois encore, pas jugé utile de nous répondre.
Une demande en transparence
Ces graves manquements dans le traitement de ce dossier s'ajoutent aux nombreuses questions qui entourent la gestion communale par l'Exécutif – après l'absence de contrôles, prétendument due à des problèmes de gestion informatique. Des lacunes sans doute connues du président de la commune, Nicolas Féraud, qui s'était gardé de les évoquer lors de sa première conférence de presse, début janvier. Interrogé sur l'absence de contrôle, il était resté évasif. Pourquoi avoir tu ces dysfonctionnements? Le mystère reste entier.
La communication de la commune reste, par ailleurs, lacunaire: nos questions demeurent, pour l'essentiel, sans réponse. Notre rédaction a donc adressé une demande de transparence à la commune de Crans-Montana, afin d'obtenir des précisions sur le mandat confié à la société Legal Light Sàrl – celle-ci n’a pas répondu aux questions de Blick –, ainsi que les documents administratifs détaillant le cahier des charges de certains employés, notamment le responsable des finances Yohann Priori.
Ces éléments, si nous les obtenons, permettront de faire la lumière sur les éventuels manquements de l'Exécutif dans l'application de la loi sur la transparence. Cette mauvaise gestion du dossier de la protection des données a causé la perte d’une partie des images de vidéosurveillance le soir du drame et est surtout symptomatique d’une gestion défaillante qui entache l'affaire.