Philippe Manœuvre en concert
«Je suis fier de monter sur scène à 71 ans»

Dans «Un enfant du rock raconte», en blouson de cuir, flanqué du guitariste Yarol Poupaud, le célèbre spécialiste rock français Philippe Manœuvre vient évoquer en texte, images, son et lumière ses tumultueux souvenirs à Lausanne et à Genève. Interview.
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Le journaliste français le plus emblématique du rock a rencontré toutes les stars. Début 2026, il vient partager son expérience à Lausanne et à Genève.
Photo: ANDRED
Didier Dana
Didier Dana
L'Illustré

A 12 ans, vous découvrez en vitrine le 45 tours des Rolling Stones Let’s Spend the Night Together. Sans l’écouter, vous adoptez ce groupe. Que se passe-t-il en France à l’époque?
Dans les années 1960, il n’y avait rien. Une génération prenait le pouvoir à travers la musique et disait: «L’accordéon, non merci. On va essayer de faire avec la guitare électrique.» J’étais un petit provincial et nous n’étions pas à un clic de tout. La France était gouvernée par un général dans un ennui assez phénoménal.

Comment êtes-vous tombé dans le rock?
A partir de 68, je demande à ma maman de m’acheter Rock & Folk, fondé deux ans auparavant. Un copain lit Best, l’autre magazine rock. Faute de moyens, on étudiait les critiques afin de faire le bon choix: «Est-ce que je prends le nouveau Johnny, le Stones ou le Led Zep?» On rêvait de pouvoir écouter tous les disques dont on regardait les pochettes pendant des heures.

Votre passion pour les Stones est légendaire. Qu’est-ce qui vous a attiré sur la photo de leur single?
C’était une bande de copains. Charlie Watts a l’air très sûr de lui, Keith Richards est farouche, Brian Jones destroy, Mick Jagger est Mick Jagger et Bill Wyman fantomatique. Ces cinq garçons contre le monde correspondaient bien à l’époque. On se disait: «J’ai envie de les suivre.»

Comment expliquer qu’il y ait eu de si grandes années, 1972 notamment, où tant d’albums merveilleux semblaient tomber du ciel?
Il y a eu, à la disparition des Beatles en 1970, une compétition stimulante. Des Who aux Stones, les groupes se sont dit: «Ça pourrait être notre tour.» Les anciens Beatles n’ont pas renoncé pour autant. Lennon a fait Imagine, McCartney a sorti Ram et Harrison un triple album. Bob Dylan, que l’on révérait, nous envoyait ses messages.

Le chaos mondialisé de ce début d’année peut-il être propice à l’émergence d’un courant rock majeur?
Non. Le problème du rock, c’est qu’il est là pour bouleverser nos certitudes, créer un peu de danger quand il ne se passe rien. Or, croyez-moi, le danger est là. Le matin, on se jette sur le téléphone en disant: «Qu’est-ce qu’il a encore fait?» On n’a pas besoin d’être troublés musicalement, mais d’être rassurés.

Derrière votre gouaille, il y a un style, une précision dans l’explication lestée d’histoire. Comment vous êtes-vous formé?
Le rock nous fascinait. J’étais en discussion permanente avec des copains, des collègues critiques rock, comme Philippe Paringaux, mon rédacteur en chef. «Mais en quoi ça sert, le rock?» nous répétait-il. Internet n’existait pas. Aux concerts, nous étions une communauté. Il y avait aussi les photographes, Claude Gassian ou Dominique Tarlé. Nous étions dans une centrifugeuse atomique et quelque chose de plus grand que nous était en train de naître. On voulait aider la cause. C’était mon rôle. Je l’avais choisi.

Les pères fondateurs du rock, Elvis et ses apôtres, sont Américains. Les Anglais, eux, vont puiser dans les racines du blues. Selon Jeff Beck, l’extrême pauvreté de certains y était pour quelque chose...
Les premiers artistes de rock anglais sont soit des fils de familles argentées – capables de payer une guitare à leur rejeton –, soit des gamins misérables. Bill Wyman (ndlr: le bassiste des Stones), Ringo Starr (ndlr: le batteur des Beatles) ont eu des enfances à la Dickens. Des rats couraient, les toilettes étaient dans le jardin, ils n’avaient pas de quoi manger. C’était proche de ce qu’avaient vécu les Noirs du ghetto d’Atlanta dans les années 1950, ceux d’Alabama ou de Clarksdale dans le Mississippi. J’ai vu la maison natale de Muddy Waters (ndlr: Stovall Farm) et ça fait peur.

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Si je ne m’étais pas arrêté de boire il y a vingt-cinq ans, je serais mort
PHILIPPE MANŒUVRE BUVAIT UNE BOUTEILLE DE JACK DANIEL’S PAR JOUR
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Cette musique va être portée par des Blancs à travers le British Blues Boom.
Oui. C’était la théorie de Dr. John. Selon lui, pour qu’une musique éclate, il faut qu’elle fasse trois arrêts. Le blues est né en Afrique, il est venu en Amérique et il est reparti en Angleterre. Le troisième arrêt a été le bon. Eric Clapton, Jimmy Page ou Jeff Beck vont venir dire aux Américains: «Les gars, regardez ce qu’il y a chez vous.» John Lee Hooker comme B.B. King étaient alors ravis de faire un petit tour devant les étudiants blancs afin de leur expliquer ce que c’était que le blues.

Vous buvez un thé en me parlant. Or l’alcool – dont vous avez abusé – a été votre carburant rock.
A l’époque, on sait une seule chose: «Evite l’héroïne, ça tue.» Pour le reste, chacun fait ce qui lui plaît. Avec cette maudite drogue, on a compté les morts. Pratiquement tout le club des 27 (ndlr: de Jimi Hendrix à Amy Winehouse, tous décédés à 27 ans).

La musique vous a-t-elle permis de sortir de l’alcool?
Non, mais Paul Rambali, rédacteur en chef du journal The Face, ami et critique rock anglais, m’a aidé. Il a été le premier à me dire: «Philippe, tu n’es pas Slash ou Lemmy (ndlr: figures des Guns N’ Roses et de Motörhead). Qu’est-ce que tu fous avec tes bouteilles de Jack Daniel’s et ta paille dans le nez? Arrête, ce n’est pas ton rôle. On est journalistes.» J’avais 45 ans. J’ai réussi à décrocher seul, ça a été très dur. Je sifflais une bouteille de whisky par jour. Si je ne m’étais pas arrêté il y a vingt-cinq ans, je serais mort.

Dans Rock, vous racontez votre overdose à l’héroïne chez Marianne Faithfull, pensant que c’était de la cocaïne.
C’était une erreur et la seule fois où j’en ai pris. D’ailleurs, Marianne s’est excusée après. L’héroïne a des effets dévastateurs. En plus, comme disait Lemmy Kilmister: «Elle va vous transformer en menteur, puis en voleur.» Vous niez en prendre et, comme l’héroïne est chère, vous avez besoin de beaucoup d’argent. Par conséquent, de l’argenterie de la maman à l’appareil photo du papa, tout y passe. C’est horrible.

Lou Reed en a fait Heroin, un titre phare en 1965.
Au début, il doit y avoir six mois de bonheur parfait et de grandes visions. Keith Richards a inventé la guitare à cinq cordes grâce à cette drogue. Il s’est mis à voir la musique différemment. Sticky Fingers, des Stones, est l’album de l’héroïne. Malheureusement, il y a un prix à payer. Souvent, c’est celui de la vie.

Ne demandez pas à Manœuvre quel est son album préféré, il possède 17'000 vinyles.
Photo: ANDRED

Ces dernières années, beaucoup de grands artistes ont vendu leur catalogue. Parfois jusqu’à 500 millions de dollars. Est-ce uniquement pour l’argent?
Pas du tout. Le choc de l’affaire de l’héritage de Johnny a été mondial. De Springsteen à Dylan, beaucoup d’artistes se sont mis à vendre leur catalogue pour éviter que leurs enfants ne soient obligés de se lancer dans des procès les uns contre les autres. L’un d’eux m’a dit: «Je ne veux pas que mes gosses soient obligés de courir après le pognon.» C’est la seule explication qu’on m’ait donnée au plus haut niveau.

Il y a, dans le milieu du rock, des gens cultivés, dont David Bowie, disparu il y a dix ans.
C’était un cas à part. Il débarquait d’Amsterdam en disant: «J’ai vu des gens dans une pièce de théâtre, nus sur scène et peints en rouge, c’est extraordinaire. Tu n’as pas vu ça?» Avant de le rencontrer, on avait un peu la bloblotte en se disant: «Est-ce que je vais être à la hauteur de sa culture?» En 1978, j’ai fait ma première interview à la sortie de L’homme qui venait d’ailleurs, film de Nicolas Roeg. J’étais avec le critique ciné de Rock & Folk. Bowie nous demande: «Quel est votre film japonais préféré?» Mon collègue répond: «Rashomon de Kurosawa.» «Et toi?» me questionne-t-il. Je dis: «Onibaba.» Il réplique: «Quoi, tu connais?» Et là, la porte était ouverte. Quand sa manageuse est venue stopper l’entretien, il a répondu: «Non, on continue. J’ai encore des choses à voir avec lui.» Bowie nous lançait des appâts. Il fallait mordre à l’hameçon.

Quel est le dress code – le vôtre et celui du public – pour votre spectacle Un enfant du rock raconte?
J’ai une veste en cuir, un jean et des bottes rigolotes, un peu glam’, avec des petits diamants dessus que Manon, ma fille aînée, m’a dénichées à Los Angeles. Mais vous venez comme vous voulez: «Come as you are.» C’est ça, le dress code du rock. C’est une fête, une jolie aventure. Je suis extraordinairement touché par toutes les réactions des gens dans la salle et fier de monter sur scène à 71 ans. Ces anecdotes nous parlent de gens qui nous ont fait rêver. J’ai eu la chance d’être de l’autre côté du miroir. Mon rédac’ chef m’avait envoyé interviewer Jimmy Page avec une lettre de recommandation disant: «C’est un des brillants espoirs de notre rédaction.» Et le matin même, à 10 heures, je vois Jimmy dans un couloir de l’hôtel, je lui sors ma lettre en remontant du petit-déjeuner. Il la lit et me dit: «Viens avec moi, je vais à la laverie.»

«
On écoutera encore les Beatles dans cent ans
PHILIPPE MANŒUVRE, DONT LE FILS DE 14 ANS, ULYSSE, EST FAN DES FAB FOUR
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Ça n’est pas très rock.
(Rires.) Oui. Jimmy Page préférait aller à la laverie, faire nettoyer son linge. Ça coûtait moins cher. On était dans des cinq-étoiles. On a donc fait l’interview à la laverie.

Vous possédez une incroyable collection d’albums. Quel est votre dernier achat?
J’ai 17'000 vinyles. Le dernier est une compilation de Lee Perry. Je l’ai commandé à des Allemands il y a un mois et ça n’arrive toujours pas. Je suis fou de rage. Keith Richards disait de Perry: «C’est le Dalí du reggae.» Il a vécu en Suisse, à Einsiedeln. Il a produit Bob Marley. C’était un géant absolu de la musique.

Quels sont vos albums live préférés?
Ça change régulièrement. Récemment, j’ai écouté les Doors, David Bowie au Nassau Coliseum en 1976 et le concert des Grateful Dead à l’Olympia de 1973. Une façon de rendre hommage à Bob Weir, le dernier membre fondateur, disparu le 10 janvier.

Vous êtes un papa gâteau, mais êtes-vous un papa rock avec vos deux plus jeunes enfants?
Ulysse a 14 ans et Lily Rock va en avoir 8. Ils sont venus voir le spectacle et ils ont bien aimé. Je les laisse vivre leur vie et ne leur donne pas de cours de rock, mais il y a de la musique tout le temps à la maison. De la bonne musique. Lily aime bien la K-pop, elle regarde des dessins animés coréens. Ulysse est fan des Beatles. Dans sa chambre, il a une petite Teppaz et une boîte avec tous leurs 45 tours. Ses préférés sont Help! et Ob-La-Di, Ob-La-Da. Dans cent ans, les gens écouteront encore les Beatles.

«Un enfant du rock raconte», avec Philippe Manœuvre et Yarol Poupaud (guitare), Lausanne, salle Paderewski du Casino de Montbenon, mardi 27 janvier à 20 h; Genève, salle de l’Alhambra, mercredi 28 janvier à 20h.

Un article de «L'illustré» n°4

Cet article a été publié initialement dans le n°04 de «L'illustré», paru en kiosque le 22 janvier 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°04 de «L'illustré», paru en kiosque le 22 janvier 2026.

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