Le jour du deuil national en hommage aux victimes de Crans-Montana, la pasteure Rita Famos, présidente du Conseil suisse des religions et de l’Eglise évangélique réformée de Suisse (EERS), était présente. Elle a écrit un texte lu par la comédienne et metteuse en scène valaisanne Olivia Seigne lors de la cérémonie, une parole habitée par le silence et par une question qui traverse les traditions bibliques depuis toujours: «Pourquoi?»
Ce texte assumait l’incompréhension face à l’arrêt net de la vie des jeunes personnes décédées. Sans chercher à expliquer l’inexplicable, il laissait affleurer la révolte, la colère parfois, et ce sentiment que tant de personnes peuvent ressentir aujourd’hui face à un Dieu qui semble se taire. Depuis le train qui la ramenait chez elle à Uster (ZH), elle a répondu à quelques questions sur la foi face à la tragédie.
Après un drame comme celui-ci, beaucoup de personnes adressent à Dieu une question simple et douloureuse: «Pourquoi?» Cette question a-t-elle une place légitime dans la tradition biblique?
Oui, pleinement. La question du «Pourquoi?» fait partie du langage biblique. Elle ne traduit pas un manque de confiance, mais l’expression d’une relation qui ose dire la douleur. Si des femmes et des hommes s’adressent ainsi à Dieu, c’est parce qu’ils lui reconnaissent la capacité d’entendre la souffrance. En ce sens, cette question est à la fois profondément humaine et profondément biblique.
La Bible contient de nombreux cris de colère et de révolte adressés à Dieu. Que nous apprennent ces textes sur la place de l’incompréhension et de la protestation dans la foi?
La Bible fait entendre de multiples voix de cri, de plainte et de protestation — notamment dans les Psaumes, mais aussi dans le livre de Job ou chez les prophètes. Ces textes montrent que la foi n’est pas d’abord une adhésion intellectuelle ou une explication, mais une relation. Et dans cette relation, l’incompréhension a toute sa place. La foi peut accueillir la colère et le désaccord, sans chercher à les résoudre trop rapidement.
Face à une catastrophe, beaucoup ont le sentiment que Dieu se tait. Comment comprendre ce silence, sur les plans théologique et spirituel?
Le silence de Dieu est l’une des expériences les plus éprouvantes dans les situations de catastrophe. Ce silence peut être compris comme un espace où aucune réponse immédiate n’est donnée, parce qu’aucune parole ne saurait à la hauteur de la souffrance. De nombreuses traditions religieuses parlent de ce silence comme d’une forme de compassion: un Dieu qui ne surplombe pas les événements, mais qui demeure présent dans la douleur, même sans se manifester de manière perceptible.
Dans les heures qui suivent un drame, certaines paroles religieuses peuvent blesser, par exemple lorsqu’on parle d’un «plan de Dieu» ou d’une «épreuve». Selon vous, y a-t-il des mots ou des interprétations que les responsables religieux devraient éviter?
Oui. Les paroles qui cherchent à expliquer ou à justifier la souffrance peuvent être profondément blessantes. Evoquer un «plan de Dieu» ou une «épreuve» peut laisser entendre que le drame aurait un sens ou qu’il serait voulu. Ce type de discours enlève souvent davantage aux personnes touchées qu’il ne leur apporte. Dans des moments de douleur extrême, la retenue et le silence sont parfois la forme la plus juste de respect.
En tant que présidente du Conseil suisse des religions, comment pensez-vous que les différentes traditions religieuses peuvent accompagner le deuil sans chercher à expliquer l’inexplicable?
En écoutant, en étant présentes, et en ouvrant des espaces où la question du «Pourquoi?» peut rester ouverte. Beaucoup de traditions disposent de pratiques de silence partagé, de lamentation, de mémoire et de recueillement. Elles permettent de traverser le deuil sans lui imposer un sens. Le dialogue interreligieux montre qu’il existe un langage commun de l’humanité, qui ne cherche pas à expliquer, mais à porter et à soutenir.
Que peut dire une parole religieuse à celles et ceux qui, à la suite d’un événement comme celui-ci, ne parviennent plus à croire ou n’ont jamais cru?
Peut-être avant tout ceci: vous n’êtes pas seuls avec votre souffrance, et vous n’avez rien à croire pour être pris au sérieux. Une parole religieuse n’a pas à convaincre; elle peut simplement exprimer de la compassion. Dire que la douleur est prise en compte. Et que les questions sont légitimes.