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Documentaire sur l’identité helvète
«Enquêter sur la neutralité nous a rappelé l'importance de défendre des valeurs d'ouverture»

Le réalisateur Stéphane Goël et le journaliste Mehdi Atmani sont partis à la recherche de la neutralité suisse, un concept fragile dans un monde devenu fou. Comique, grave et mordant, leur film sort aujourd’hui en salles. Blick les a rencontrés.
Camille Krafft

C’est une drôle de quête dans laquelle ces deux-là se sont lancés. Définir ce qu’est la neutralité suisse, la belle affaire. L’un est fils de paysan vaudois, l’autre d’un pêcheur d’oursins kabyle naturalisé. Ensemble, le réalisateur Stéphane Goël et le journaliste Mehdi Atmani ont parcouru la Suisse et d’autres endroits de la planète pour tenter de saisir ce fondement de notre identité. 

Fruit de leurs recherches, le documentaire «En terrain neutre» est un film plein d’humour, mais aussi grave et mordant, qui pousse à réfléchir. Où l’on réalise à quel point le principe de neutralité est fragile, dans un monde qui se reconfigure à grand renfort de drones et de missiles. Interview. 

Mehdi Atmani et Stéphane Goël, vous avez passé des mois à enquêter sur la neutralité suisse. Au fond, ce principe, ce n’est pas un peu du vent?
Mehdi Atmani: Non, je ne pense pas. La neutralité, c’est ce qu’on en fait. En comparant la Suisse avec d'autres pays neutres, comme la Suède, on réalise qu’on est les seuls à envisager la neutralité comme une question identitaire. Quand on essaie de comprendre pourquoi la neutralité nous définit autant, cela ouvre la porte à énormément de réflexions. Parce qu'on a mis beaucoup de choses, parfois contradictoires, dans ce principe. Et on en a tous une définition qui peut être différente. Alors que la neutralité se base sur le droit international, soit un instrument politique articulé dans des textes.
Stéphane Goël: La neutralité est un principe qui nous définit comme Suisses, au même titre que la démocratie directe, le fédéralisme ou le multilinguisme. Durant la Première Guerre mondiale, alors que le pays menaçait d’être divisé entre les Suisses-allemands (partisans de l'Allemagne) et les Romands (pour la France), la neutralité a représenté un ciment identitaire. Et étrangement, ce principe continue d'exister malgré les critiques, comme sur les fonds juifs en deshérence ou le soutien au régime d’apartheid. Aujourd’hui encore, 98% des Suisses souhaitent conserver ce statut d’Etat neutre. Mais il y a une différence entre prôner une neutralité proactive, participative et solidaire ou une neutralité stricte, armée et éternelle. 

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Il y a une différence entre prôner une neutralité proactive, participative et solidaire ou une neutralité stricte, armée et éternelle
Stéphane Goël
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Ce qui ressort de votre documentaire, c’est que la caractéristique principale de la neutralité est son extrême fragilité.
MA: La Suisse parle toujours de sa neutralité comme de quelque chose qu'elle a choisi, qui la définit et qu'elle défend bec et ongles. En faisant cette enquête, j’ai réalisé qu’elle n’a en réalité aucune maîtrise de ce statut, puisque c’est le monde extérieur qui décide de la considérer comme neutre (ou pas). Elle n’a pas de prise sur ce destin.
SG: Comme le rappelle l’historien Sacha Zala , il n’y a pas de convention internationale sur la neutralité, ni de sanctions pour les pays qui ne sont pas suffisamment neutres. Le plus important, c’est que la communauté internationale nous perçoive comme neutres, dit le conseiller national Samuel Bendahan. Cette neutralité est en réalité une déclaration d'intention qui se concrétise par des faits, par exemple les bons offices. Mais on a l'impression que la Suisse se repose sur un passé plus ou moins glorieux et plus ou moins lointain en la matière. On voit bien qu’aujourd'hui, les négociations ont plutôt lieu à Islamabad ou à Doha. 

Mehdi Atmani et Stéphane Goël au festival Visions du Réel, en avril à Nyon.
Photo: DR

Les Suisses craignent donc de voir s'envoler cette neutralité?
SG: Oui. On a constaté que dans l’armée, la diplomatie ou la population, il y a une vraie angoisse de perdre ce statut, et donc d’être privé de sa superbe. Comme si notre neutralité faisait de nous des êtres supérieurs, qu’elle nous conférait une certaine sagesse, un statut de peuple élu de Dieu. Or, je pense surtout qu'on a bénéficié de circonstances historiques qui nous ont épargnés. Cela nous oblige à une responsabilité en matière d'action pour la paix, et de respect du droit international.

N’y a-t-il pas plutôt une peur de perdre certaines garanties de paix pour la Suisse liées à ce statut?
SG: L’enjeu est aussi d'oser s'avouer qu'on n'est pas meilleurs que les autres. On est toujours fiers de brandir notre beau passeport rouge à croix blanche avant de passer la douane, plutôt que ces passeports un peu verdasse ou bleuâtre alentours. On a l’impression que ce document nous place au-dessus de la mêlée, qu’il nous protège. Remettre cela en question nécessite un processus de déconstruction. 

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Ce qui m’intéresse, c’est de questionner l'identité suisse. Un pays qui se revendique d’une grande ouverture, tout en maintenant une culture du secret très prégnante
Mehdi Atmani
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Comment vous êtes-vous lancés dans ce processus?
SG: Quand la Suisse neutre est devenue membre du Conseil de sécurité des Nations Unies en 2023, j’ai pensé qu’il serait intéressant de faire une immersion documentaire au sein de la mission suisse à New York. Très vite, j’ai essuyé un refus du Département fédéral des affaires étrangères. A la même période, il y avait le lancement de l’initiative pour la neutralité. Je me suis dit qu’on était dans un moment de notre histoire où on est déchirés entre la peur de la guerre et la nécessité de maintenir une neutralité active, ouverte sur le monde. 

Le film s'interroge sur l'identité suisse.
Photo: Agora Films

A première vue, ce n’est pas une thématique très cinématographique...
SG: Pour la rendre intéressante, il fallait en faire une quête, ou une enquête. Et pour cela, j’avais besoin d’un journaliste. Mehdi est un journaliste, mais aussi un personnage, une sorte de faux Candide un peu érudit et très expressif, à l’opposé du super-héros ou du chevalier blanc. Il m’a permis d’avoir une approche plus décalée, de jouer sur les coulisses des tournages, les moments où les gens refusent de parler. Cela tire le film vers la comédie.
MA: Ce qui m’intéresse, c’est de questionner l'identité suisse. Un pays qui se revendique d’une grande ouverture, tout en maintenant une culture du secret très prégnante. Et puis, cela m’agace que ce type de thématique soit toujours discutée entre «sachants». Je voulais la rendre accessible en y amenant mes propres questionnements, plutôt que d'arriver comme quelqu’un qui maîtrise tout et a un avis sur tout. 

Vous abordez aussi la question sous un angle plus personnel.
MA: Ce film m’a poussé à m'interroger sur moi-même et sur ma famille. Mon père est un ancien pêcheur d’oursins d’origine kabyle, immigré en Suisse. Il a toujours eu des fantasmes sur ce que représente ce pays, et une volonté d’être plus Suisse que les Suisses. 

Vous pensez que ce principe de neutralité influence même notre caractère, notre manière d'être au monde?
MA: Oui. Et j’ai découvert qu’en fait, je suis très Suisse. 

C’est quoi, être Suisse?
C’est une certaine pudeur, l'envie de ne pas blesser, d'être dans le consensus. Quelque chose d’un peu tiède. 

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J’ai découvert qu’en fait, je suis très Suisse. Être Suisse, c'est avoir une certaine pudeur, l'envie de ne pas blesser, d'être dans le consensus. Quelque chose d’un peu tiède
Mehdi Atmani
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Dans le cadre de ce documentaire, vous êtes allés en Italie, à New York, en Corée, au Japon. Qu’est-ce qui vous a le plus marqués?
MA: La semaine au Conseil de sécurité de l’ONU, à New York. Un endroit que j’ai vu 15’000 fois à la télévision. La moquette y ressemble à celle d’un vieux casino de Las Vegas où les gens auraient renversé leurs bières. J’y étais trois jours avant la réélection de Trump. On n'était pas encore au pic de la guerre à Gaza, mais c'était déjà chaud. 

Il y a cette scène très forte où le représentant de l’Etat de Palestine s'exprime dans un discours poignant, tandis que le représentant d’Israël pianote sur son téléphone portable.
SG: On s’est demandé si on allait garder l’entier de cette séquence. Elle amène une certaine gravité qui tranche avec le reste du film, et elle appartient à un monde qui n’est plus. Mais dans la parole de ce représentant de la Palestine, dans sa sincérité, il y avait quelque chose de fort. Il a interpellé directement Ignazio Cassis: «Je viens au Conseil de sécurité depuis des mois et des mois et je répète les mêmes choses en vain. Agissez, ou taisez-vous à jamais.» Ce «taisez-vous à jamais» raconte quelque chose de notre impuissance à être de véritables faiseurs de paix. 

Le salon de l'armement Eurosatory, à Paris.
Photo: Agora Films

Vous vous êtes aussi rendus au salon international de l’armement Eurosatory, à Paris. Pourquoi?
SG: C’est un endroit emblématique de l'impossibilité de garder une posture véritablement neutre, alors qu’on vend des armes à l'étranger.
MA: Il y avait là des patrons de PME suisses dont on sentait qu’ils auraient bien voulu commercer directement avec les Ukrainiens ou les Israéliens. Ce salon est un lieu public où s’affiche un business de mort décomplexé. Chacun sait très bien qu’en réalité, il vend des armes à ceux-ci, qui vont les revendre à ceux-là. 

Mehdi, à la fin du documentaire, vous dites que vous ne vous êtes jamais sentis aussi peu en sécurité. Comment est-ce que vous appréhendez l’avenir après cette enquête?
MA: Mon sentiment d'insécurité vient d’une prise de conscience de la fragilité de nos acquis, en Suisse et ailleurs. D'où l'importance de défendre certaines valeurs d'ouverture, de tolérance. J'ai toujours confiance en l'avenir, mais j’ai une attitude peut-être moins passive qu’avant, que ce soit dans mon métier ou dans ma vie de tous les jours.
SG: Moi, je suis de plus en plus conscient du fait que j’ai une responsabilité en tant que Suisse. C'est quelque chose qui m'oblige véritablement à être acteur d'une forme de solidarité, à maintenir dans mes actions, dans mes choix quotidiens, une ouverture de coeur et une ouverture à l’Autre. Ayant un peu voyagé, vu d'autres réalités, je mesure toujours plus le privilège qui est le mien d'être né avec ce passeport. 

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Je crois que mon prochain film aura pour sujet le brouillard. Parce que le monde traverse une période de brouillard, qui va durer quelques années. Je suis peut-être un vieil utopiste mais ensuite, je suis persuadé que le soleil se lèvera à nouveau
Stéphane Goël
»

Et votre prochain film?
SG: Je crois qu’il aura pour sujet le brouillard. Parce que le monde traverse une période de brouillard, qui va durer quelques années. Je suis peut-être un vieil utopiste mais ensuite, je suis persuadé que le soleil se lèvera à nouveau. 

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