«Les policiers m'ont traité de menteur»
Il a dû se battre durant 721 heures pour prouver son innocence

Hasko Draganovic a dû affronter les autorités afin de prouver son innocence pour un accident qu'il n'a pas causé. Malgré une enquête policière biaisée, il est finalement acquitté grâce à des preuves vidéo.
Publié: 25.05.2025 à 09:20 heures
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Dernière mise à jour: 25.05.2025 à 10:47 heures
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«Les policiers se sont moqués de moi et m'ont traité de menteur», explique Hasko Draganovic.
Photo: Stefan Bohrer
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Katharina Siegrist et Lukas Lippert

Hasko Draganovic, 37 ans, a passé 721 heures à téléphoner, à regarder des vidéos, écrire des e-mails, sauvegarder des photos, rassembler des justificatifs et surtout, à rédiger ce qu'il s'était passé. 721 heures... soit un mois entier à devoir prouver son innocence.

En juillet 2024, le Ministère public d’Emmen, dans le canton de Lucerne, a émis une ordonnance pénale à son encontre. Cet entrepreneur indépendant a été condamné à une peine pécuniaire avec sursis de 12'000 francs et à une amende de 3310 francs. 

La cause? Avoir conduit en état de fatigue et provoqué une collision. Il est aussi accusé de fausses déclarations. Sauf que l'ordonnance pénale du Ministère public d'Emmen s'est basée sur une enquête biaisée de la part de la police lucernoise.

Un accident avec sa mère

Tout remonte au 13 mai 2024. Hasko Draganovic est assis sur le siège passager de sa voiture. C'est sa mère qui est au volant. Mais soudainement, elle touche un mur antibruit, au milieu de l'A2. Heureusement, ils s'en sortent tous les deux indemnes. Ils roulent jusqu'à une borne SOS. A ce moment-là, mère et fils échangent leurs places. Hasko Draganovic se rend ensuite vers l'aire d'autoroute la plus proche. Il appelle l'assurance, puis la police.

C'est là que tout se complique: alors que rien ne l'y oblige, il déclare avoir provoqué lui-même l'accident. Aujourd'hui, il ne sait pas pourquoi il s'est incriminé à ce moment-là. «C'était peut-être l'instinct de protection. Je devais simplement être sous le choc.» 

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Les policiers se sont moqués de moi et m'ont traité de menteur
Hasko Draganovic
»

La police arrive et lui annonce qu'elle va lui retirer son permis de conduire. L'homme se défend et précise alors qu'il a conduit seulement depuis la borne d'appel d'urgence, et que c'est sa mère qui est responsable de l'accident. «Les policiers se sont moqués de moi et m'ont traité de menteur», explique-t-il. 

Les agents lui ont demandé quelle était sa langue maternelle. Lorsqu'il a répondu «suisse allemand», le policier a refusé de le noter. Après tout, Hasko Draganovic était d'origine albanaise... «Tout cela alors que le policier tenait ma carte d'identité suisse dans ses mains», déplore-t-il. «Hasko Draganovic a provoqué un accident en raison d'une seconde d'inattention, s'étant endormi, et a ensuite accusé sa mère d'avoir conduit», ont noté les deux agents dans leur rapport d'accident.

Un rapport totalement arbitraire

L'avocate Angela Agostino-Passerini considère que ce rapport est tout à fait scandaleux. «Ce n'est pas à la police d'évaluer un état de fait, estime-t-elle. C'est une responsabilité qui incombe au Ministère public ou au tribunal. La police doit simplement enquêter. Et ce, sans préjuger des résultats, en explorant toutes les pistes possibles.»

Ce n'est pas le cas de cette enquête. La police et le parquet ne s'appuient que sur l'auto-accusation après l'accident. Ils n'essaient en aucun cas de savoir si l'accident s'est déroulé dans d'autres circonstances. 

Une vidéo controversée

Par la suite, une ordonnance pénale est prononcée à l'encontre de Hasko Draganovic. Le trentenaire fait appel de la décision. Il est ensuite interrogé pour la première fois par le procureur, qui maintient l'ordonnance pénale. Mais le trentenaire a récolté des preuves pour prouver son innocence, comme les enregistrements vidéo d'un restoroute, dans lesquels on peut voir que sa mère monte du côté du conducteur. Hasko Draganovic a lui-même écrit au restoroute pour obtenir les images en question. 

De son côté, la police a classé une séquence coupée et peu significative de la vidéo. De plus, la vidéo n'était pas datée. Elle aurait donc pu se dérouler à un autre moment. De son côté, Hasko Draganovic présente au tribunal la version non coupée de la vidéo. 

Il exploite également les enregistrements des caméras de circulation qui surveillent le flux du trafic sur l'A2. Pendant plusieurs heures, il regarde avec attention les voitures qui défilent. «Et là, j'ai eu la preuve ultime.» Sur un tronçon d'autoroute situé à trois minutes du lieu de la collision, on reconnaît sa voiture. Et du côté du conducteur, on y observe le reflet d'une paire de lunettes. «Seule ma mère porte des lunettes. Moi, j'ai des lentilles de contact.»

Le 27 février 2025, le tribunal de district de Hochdorf finit par acquitter Hasko Draganovic. «Le juge a été le seul à vraiment m'écouter», explique l'homme. En revanche, la police et le Ministère public se tiennent toujours à leur version initiale. 

Un cas isolé? Pas du tout

«Le travail de la police lucernoise a été déficient. Elle aurait dû examiner de la même manière les preuves à charge et à décharge», soutient Angelina Grossenbacher, une autre avocate de la défense. Selon elle, l'accusé a dû prouver lui-même son innocence, ce qui va à l'encontre de la présomption d'innocence.

Selon ces avocates, le cas d'Hasko Draganovic n'est pas isolé. Alex Birrer est directeur de l'école intercantonale de police de Hitzkirch, où sont formés des policiers de onze cantons – dont celui de Lucerne. Il nie le fait qu'il règne au sein de la police une culture qui consiste à enquêter sur les faits à charge plutôt qu'à décharge, soutient-il. «La présomption d'innocence et le principe de l'enquête sont enseignés en détail dans la formation de base.» 

«Le juge a été le seul à vraiment m'écouter», explique Hasko Draganovic.
Photo: Stefan Bohrer

Que disent de leur côté la police lucernoise et le Ministère public d'Emmen sur l'affaire? L'affaire ayant fait l'objet d'une enquête judiciaire, la police lucernoise n'a pas souhaité prendre position. En revanche, le Ministère public d'Emmen a réagi. Dans sa prise de position, il renvoie au principe «in dubio pro duriore» (En cas de doute, pour la solution la plus sévère), qui s'applique dans le cadre d'une procédure pénale. C'est-à-dire qu'en cas de doute, une accusation est déposée. 

Hasko Draganovic s'étant lui-même incriminé au début, un non-lieu n'était pas admissible, indépendamment des séquences de vidéos qui ont été présentées. Le Ministère public souligne qu'une procédure pénale complète a été menée et que plusieurs auditions ont eu lieu. «Nous contestons clairement le fait que l'enquête de la police et l'instruction du parquet aient été menées de manière unilatérale.»

«Pas d'anomalies ou de défauts structurels»

Le parquet général de Lucerne considère que le cas d'Hasko Draganovic a suivi une procédure d'ordonnance pénale fréquente, sans anomalies ou défauts structurels. Selon lui, le tribunal a certes acquitté l'accusé, mais uniquement selon le principe «dans le doute, avantage à l'accusé».

Mais Angela Agostino-Passerini reste critique. Selon elle, il ne devrait y avoir une ordonnance pénale que si les preuves sont si claires qu'elles équivalent à des aveux. «Si ce n'est pas le cas, le parquet doit engager des poursuites et donc laisser le jugement à un tribunal.»

Hasko Draganovic joue aux échecs depuis toujours. C'est ainsi qu'il compare l'affaire: lui comme un pion, la police comme une dame. «Seule, difficile pour elle de l'emporter, peu importe sa puissance. Grâce à l'aide de mon avocat, du PDG du restoroute et de l'Office fédéral des routes, j'ai pu accéder aux vidéos de surveillance, j'ai réussi à prouver mon innocence et à gagner la partie.»

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