L’équivalent de deux marathons par jour
Pour la paix, ce Valaisan a couru de Monaco à l'Ukraine

Il aura fallu 4200 km, 148'000 m de dénivelé et 60 jours au coureur valaisan Frédéric Splendore pour rallier Monaco à Lviv à la seule force de ses jambes, avant de se rendre à Kiev. Derrière l’exploit physique, il y a aussi un geste en faveur de la paix. Interview.
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A l’arrière-plan, le camping-car conduit à l’aller par une équipe de trois personnes qui l’a suivi.
Photo: François Wavre/lundi13
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Didier Dana
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Il court, il court, Frédéric Splendore. La vie de cet athlète d’endurance, Valaisan de 34 ans, est une succession de marathons, de trails et d’ultra-trails. Il grimpe, arpente, avale et dévale les distances les plus folles et rentre d’un exploit sportif à but caritatif de 60 jours qui l’a conduit, au pas de course, de Monaco jusqu’en Ukraine.

Parti le 24 juillet, après 4200 km et la traversée de 14 pays, il a rallié Lviv le 21 septembre, date symbolique de la Journée internationale de la paix de l’ONU. A ses risques et périls, il s’est ensuite rendu à Kiev. De retour chez lui à Poliez-Pittet (VD), il nous raconte plus qu’un exploit physique, la proximité d’un conflit qui dure depuis quatre ans et demi, le choc de la guerre et son cortège de victimes.

Frédéric Splendore, vous avez un nom héroïque. C’est un pseudo?

(Sourire.) Non. Mon nom vient du nord de l’Italie, du côté de mon père. Je suis né en Valais, à Monthey. Ma maman est Suissesse. J’ai vécu à Vionnaz et je me suis installé à Crissier à 19 ans. J’ai un CFC de laborantin en chimie, j’ai travaillé chez B. Braun Medical avant de devenir pompier professionnel.

A quel âge avez-vous commencé à courir?

Mon père et mon parrain m’ont mis à la course à 5 ans. A Bex, ils s’amusaient à sprinter derrière le train. Parfois, nous faisions ensemble des pistes Vita, puis j’ai participé à de petites courses, comme l’UBS Kids Cup ou le Tour du Chablais. Je courais pour moi, sans avoir fait d’athlétisme en club. Et ça fait vingt-huit ans que ça dure.

Vous avez pratiqué la gymnastique artistique et le rock acrobatique. Vous dites que la course vous permet de rester dans votre bulle. Que vous apporte-t-elle?

Quand on est un garçon et qu’on fait de la danse à 12 ans, ça fait rire les autres. La course n’a pas été mon refuge. Ce que j’aime, c’est le côté méditatif de ce sport solitaire. Avec les années, j’ai ressenti le besoin d’allonger les distances. J’ai fait mon premier semi-marathon à 19 ans. L’année suivante, je participais au marathon de Lausanne. Ça a été dur, je n’étais pas forcément bien entraîné, même si j’avais de la facilité. J’ai toujours tout fait par moi-même.

Photo: François Wavre/lundi13

En juillet dernier, dans la première partie de votre périple, vous avez battu le record de la Via Alpina en 23 jours, 11 heures et 42 minutes. En atteignant l’Ukraine le 21 septembre, vous avez rallié une zone de guerre, après 4200 km et 14 pays traversés. Sur votre site, vous dites: «La vie est un défi, relève-le avant qu’elle ne te couche.» Qu’est-ce que cela signifie?

La phrase est volontairement provocatrice. Dans nos existences en Suisse, ça n’est pas facile tous les jours, mais que dire du quotidien de la population ukrainienne? On me parle parfois de résilience pour mon projet. Dans mon cas, la douleur éphémère ne dure qu’un jour ou deux. Or, pas loin de chez nous, tout un peuple et un pays subissent une guerre atroce depuis quatre ans et demi.

Que représente en kilomètres ce que vous avez accompli au quotidien?

Sur la Via Alpina, j’ai fait l’équivalent de deux marathons par jour, soit 84 km. Comme je souhaitais arriver en Ukraine le 21 septembre, j’ai compté large. J’avais prévu une marge de sécurité de dix jours. Je les ai utilisés pour finir le parcours par des journées moins longues. Par ailleurs, on parle de marathon quand c’est plat. Moi, en plus, j’avais 4700 m de dénivelé, ce qui accentue la difficulté.

Une fois en Ukraine, quelles mesures de sécurité avez-vous prises, sachant que vous étiez également suivi, en camping-car, par une équipe de trois personnes?

Nous avons téléchargé une application sur nos téléphones. Elle vous prévient par le biais d’une alarme en cas d’attaque de drones et de missiles. Je suis arrivé à Lviv sans encombre. Un petit groupe m’attendait. A Kiev, il y a eu une alerte. Les personnes avec lesquelles je me trouvais n’ont pas réagi. Elles vivent ça jour et nuit depuis des années. Mes trois accompagnants, eux, ont quitté le camping-car pour aller se réfugier dans le métro. On a connu une deuxième alerte aux drones, sur le chemin du retour dans le véhicule. C’est moi qui conduisais et j’ai eu un sacré coup de stress. La ville fait 839 km², c’est tellement grand qu’on ne sait jamais où ça va tomber. J’ai prié que nous soyons épargnés.

Votre exploit a touché les Ukrainiens, qui vous écrivent. Là, à l’instant, en recevant un message, on vous a senti ému. Que vous disent-ils?

A mon arrivée à Lviv, j’ai posté des vidéos et ça les a fait réagir. Ils m’écrivent principalement d’Ukraine par le biais de mon compte Instagram, mais peuvent aussi se trouver au Canada ou en Suisse. Ils me disent: «Lorsqu’un non-Ukrainien dépense de l’énergie pour parler de ce qui se passe chez nous, on se sent redevables. On vous remercie.» Parfois, ils partagent leur histoire. Je vous en lis une: «Mon frère, informaticien diplômé, s’est battu dès le début des hostilités. L’an dernier, il a perdu sa jambe droite. Mais combien sont morts juste parce qu’un pays a décidé d’en envahir un autre?» Elle ajoute: «Continuez à parler de nous s’il vous plaît. J’espère que cette guerre sera bientôt terminée.» Ils ont peur qu’on les oublie. D’autres, gagnés par le pessimisme, pensent que ça ne va jamais s’arrêter. Si certains ont gardé espoir, d’autres ont cessé d’espérer…

La plupart sont des femmes dont le mari est au front.

Une veuve m’a dit que son mari, Oleg Komitzky, est enterré à l’endroit même où je suis arrivé. «Il a été tué le 30 janvier 2025. Il était triathlète, avait pris part à de nombreux marathons et à l’Ironman de Barcelone en 2019.» Chacune et chacun a sa façon d’honorer la mémoire de ceux qui se sont battus pour la liberté. Il y a des centaines de milliers de blessés et de morts, mais il n’existe aucun chiffre officiel.

Au Champ de Mars de Lviv, où vous vous êtes rendu, il y a des photos et des drapeaux. Y a-t-il aussi des tombes?

Oui, sur plus de 200 m de long et 50 m de large, on compte exactement 1226 tombes. Ils ont dû ouvrir un deuxième carré militaire en 2025 sur la colline adjacente.

Qu’avez-vous ressenti sur place?

J’ai pleuré. (Sa voix se brise.) Encore maintenant… J’ai ressenti un vide énorme en arrivant. J’étais heureux d’avoir atteint ma destination, mais tellement triste de constater la bêtise destructrice des humains, la stupidité de la guerre. J’ai vu les photos de tous ces morts, je suis passé entre les tombes. La plupart de ces soldats n’ont qu’une vingtaine d’années. J’ai entre dix et quatorze ans de plus qu’eux et ils ne sont déjà plus là. Ce sont des maris, des pères, des frères, des cousins. Ils se sont battus pour leur pays et ils laissent des familles entières derrière eux. A Kiev, c’était pire. Il n’y a pas de tombes, mais de petits drapeaux pour chaque vie enlevée. Et il y en a des milliers, jusqu’à 50 sur 10 cm². Faute de place, les corps sont enterrés ailleurs.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé une fois arrivé?

La proximité de l’Ukraine! C’est encore plus proche que ce que j’imaginais et je ne m’y suis pas rendu en courant en ligne droite, sinon j’aurais mis vingt jours. On s’imagine que c’est loin et, du coup, on s’en détache mentalement. Mais c’est à moins de 2000 kilomètres.

Photo: Collection personnelle Frédéri

A l’aller, vous avez traversé l’est de la Pologne, un pays en état d’alerte.

Oui. Ils ont créé des lignes antichars sur plus de 600 km de leur frontière commune avec la Russie et la Biélorussie. La Pologne est un pays européen, pour eux le danger est à portée de main. Je suis tombé sur des troupes en exercice dans l’immensité de la forêt de Solska. Il y avait un campement avec des conteneurs aux couleurs des drapeaux de l’OTAN. C’était à 30 km de la frontière ukrainienne.

Vous courez pour la paix, mais y a-t-il une dimension politique dans votre démarche?

Utopiste, idéaliste, je le suis assurément, mais je ne fais pas de politique. Ce que j’essaie de faire, c’est d’apporter du positif. Je veux aider les gens. Je n’ai aucun pouvoir politique. Généralement, ceux qui l’ont, ont le pouvoir de faire la guerre. Ils pourraient faire tellement mieux.

Comment allez-vous apporter de l’aide?

J’ai créé l’association Au-delà de l’Effort, dont le but est de soutenir un projet à but humanitaire. Financièrement, nous ne voulions pas dépenser plus d’argent pour sa réalisation (27 000 francs, ndlr) que pour la cause défendue. La mission Courir pour unir a fait appel à un financement participatif sur la plateforme I Believe In You. Cela a permis de payer les péages, les campings, la nourriture et à financer un physio, le seul accompagnant rémunéré. La somme que je vise, 140 000 francs de dons au total, soit le nombre de mètres de dénivelé de la traversée, n’a pas été atteinte. Je projette de donner des conférences pour la compléter; un documentaire est en préparation.

Où ira l’argent?

A la Chaîne du Bonheur et à ses partenaires. Ils ont un fonds qui vient en aide à la population ukrainienne pour les frais de chauffage, les vêtements chauds, pour couvrir les besoins de base comme la nourriture et les soins médicaux, pour réparer les maisons endommagées, pour le soutien psychologique et la protection de l’enfance.

Photo: Collection personnelle Frédéri

Dans une courte vidéo visible sur votre site, on constate que dans les descentes, sur la Via Alpina, c’était très escarpé et périlleux. Vous n’avez pas choisi la facilité, pourquoi?

Si j’avais choisi la facilité, j’aurais tiré une ligne droite de 1700 km et 20 000 m de dénivelé. Je voulais que ce soit dur afin de toucher les gens et de les mobiliser. Ça a été hyper-difficile. A ce jour, c’est ce que j’ai accompli de plus exigeant. Je partais le matin après quatre heures de sommeil, les jambes lourdes. En enfilant mes baskets, je gémissais de douleur à cause des cloques, puis je me disais: «Allez, c’est reparti pour une journée.» Et je courais sur des terrains accidentés, parfois de nuit. C’était exceptionnellement beau, mais ça n’était pas toujours une partie de plaisir de repartir sur un parcours parsemé de racines et de cailloux. La Via Alpina était carrément dangereuse. Je devais ralentir, marcher parfois, notamment en descente, sans quoi je risquais de finir au fond du ravin. Mon record, sur la Via Alpina, a été reconnu par le site FKT (Fastest Known Time). C’est, en français, le temps connu le plus rapide, l’équivalent d’un record du monde en version trail.

Vous pouvez le prouver?

Oui, j’avais une balise GPS et les gens ont pu me suivre en temps réel. Elle émet quasiment 24 heures sur 24, sauf sur certains tronçons qui ne disposent pas de réseau. Tout a aussi été enregistré sur ma montre. Mes relevés ont été envoyés puis vérifiés par le site qui a validé la performance.

Comment avez-vous tenu le coup?

Avant l’exploit physique, c’est la cause qui me motivait. Chaque matin, je me disais: «Il faut que j’y aille», sans réfléchir. Et j’y allais. Mon équipe m’a également soutenu du début à la fin. C’était précieux.

Qu’est-ce qui a été le plus dur?

Les douleurs aux pieds. J’ai fait 6 millions de pas sur 4000 km. Avec de tels maux, les journées sont longues. J’ai eu des cloques au niveau du talon. J’avais mal les trois ou quatre premières heures, ensuite les endorphines prenaient le dessus et ça se dissipait. Mais ces quatre heures étaient synonymes de souffrance à chaque pas. C’est pire que le manque de sommeil. C’est une douleur qui use. A mon arrivée au camping-car, la priorité était le sommeil. Pour gagner du temps, Corentin me prodiguait les soins physio pendant que je mangeais. Ça durait quinze à vingt minutes, pas plus. Comme personne n’avait envie de s’occuper de mes pieds (rires), je me soignais seul en utilisant de l’éosine. C’est iodé, rouge et ça sèche la peau, mais la coloration empêche de bien distinguer les infections. Je m’ouvrais la cloque, ça brûlait quand j’appliquais le produit. J’espérais que ce soit moins à vif le lendemain, mais ça continuait à faire mal.

Vous voyagez léger?

Sur la Via Alpina, j’avais 5 à 6 kg de matériel, moins par la suite. J’ai usé trois paires de baskets de trail et deux paires pour la route. Ça fait un peu plus de 800 km par paire.

Morgane, votre épouse, est coach sportive. Elle a couru à vos côtés?

Elle a effectué 300 km à mes côtés. Elle est employée à mi-temps dans un centre de fitness à Romanel et également promeneuse canine. Moi, pour continuer à vivre ma passion, j’espère retrouver un boulot de laborantin. Mais mon rêve est de devenir athlète professionnel. Pour ça, il faut des résultats. Le problème, c’est que les défis humanitaires n’intéressent pas prioritairement les sponsors. Je vais donc me focaliser un peu plus sur les résultats. J’ai en tête un autre défi d’ultra-endurance visant à soutenir une cause à travers mon association Au-delà de l’Effort. J’envisage le record du monde de dénivelé en vingt-quatre ou quarante-huit heures. Il faut choisir une pente et la gravir indéfiniment.

Quel est le record actuel?

Il est à 21 134 m en vingt-quatre heures et 24 759 m en quarante-huit heures. Il faut être un peu maso. Mais moi, ce que j’aime avec ces efforts qui durent et qui sont durs, c’est qu’ils permettent de lever des fonds et de se surpasser. Je voulais arriver en Ukraine et j’y suis parvenu en pensant à la population. Idem lorsqu’on court dans le but de récolter des fonds pour des enfants atteints par un cancer. C’est ce qui nous aide à avancer et nous motive. Le public, lui, mesure la difficulté et se mobilise pour la cause. Chacun peut agir à son échelle et je sais que les gens sont généreux.

Pour mieux connaître l’association de Frédéric Splendore, Au-delà de l’Effort, et afin de participer à la récolte de dons pour l’Ukraine: www.audeladeleffort.ch/Projets/

Un article de «L'illustré» n°41

Cet article a été publié initialement dans le n°41 de «L'illustré», paru en kiosque le 8 octobre 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°41 de «L'illustré», paru en kiosque le 8 octobre 2026.

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