En cette fin de matinée d’été caniculaire, la maison familiale de Cheyres (FR) respire au rythme de Kwehli, énergique garçon de 1 an et demi, et de son adorable sœur aînée Niyah, 5 ans. «Ces deux me gardent en vie, mais une partie de moi est morte au moment de mettre au monde leur petit frère, Kali, décédé dans mon ventre après quasi 21 semaines de grossesse, confie Julia, leur mère en deuil depuis le 28 mai. Je n’ai aucune force, mes fonctions cérébrales sont réduites au minimum.»
Mais pour cette Autrichienne installée en Suisse romande depuis 2013, un combat politique commence. «J’ai accouché, mon corps est en post-partum, j’ai des montées de lait, je perds mes cheveux, mais je n’ai pas le droit au congé maternité parce qu’il est mort avant la 23e semaine de grossesse.»
La trentenaire vient de créer une page Instagram thématique, bilingue français-allemand: mama.13.23. Ce jeudi 24 septembre marque aussi le lancement de sa pétition en ligne. Sa demande: accorder un congé maternité en cas de fausse couche entre la 13e et la 23e semaine de grossesse. L’Allemagne a franchi le pas en 2025 (lire encadré).
Le syndrome miroir
Après son accouchement, Julia a été en arrêt maladie. «Comme si j’avais un rhume alors que j’ai enterré mon fils…» Enseignante d’allemand indépendante, elle se félicite d’avoir contracté une assurance perte de gain privée, sans laquelle elle n’aurait pas du tout été rémunérée. De manière générale et en comparaison avec un arrêt maladie, le congé maternité offre souvent une meilleure protection contre le licenciement et garantit le versement du salaire sur une plus longue durée.
Face à un paysage juridique complexe, le Conseil fédéral – notamment pressé d’agir par la Commission de la sécurité sociale et de la santé publique du Conseil des Etats – a dû commander une étude. Ses résultats doivent «permettre d’estimer la pertinence de l’introduction d’un congé payé [...] en cas de fausse couche, mortinaissance et/ou d’avortement» et devraient être publiés par le gouvernement fin 2026, selon l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS), contacté par notre rédaction.
L’Office fédéral de la statistique (OFS) a recensé 363 mortinaissances en 2025, un chiffre en hausse de 9,7% par rapport à 2024, et 78 200 naissances vivantes. L’OFS parle de mortinatalité lors du décès du foetus après 22 semaines de grossesse ou s’il pèse plus de 500 grammes.
Sinon, c’est une fausse couche, selon les standards de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Entre 10 et 15% des grossesses se terminent avant 23 semaines, estime The Lancet dans un rapport daté de 2021. Chaque année, 23 millions de fausses couches se produisent dans le monde et une femme sur dix en a subi une, précise la prestigieuse revue scientifique.
L’Office fédéral de la statistique (OFS) a recensé 363 mortinaissances en 2025, un chiffre en hausse de 9,7% par rapport à 2024, et 78 200 naissances vivantes. L’OFS parle de mortinatalité lors du décès du foetus après 22 semaines de grossesse ou s’il pèse plus de 500 grammes.
Sinon, c’est une fausse couche, selon les standards de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Entre 10 et 15% des grossesses se terminent avant 23 semaines, estime The Lancet dans un rapport daté de 2021. Chaque année, 23 millions de fausses couches se produisent dans le monde et une femme sur dix en a subi une, précise la prestigieuse revue scientifique.
Ce 7 juillet 2026, dans son salon constellé de jouets, Julia témoigne de la violence de la bureaucratie actuelle. «Déjà en détresse physique et psychologique, je me suis retrouvée à devoir comprendre des règles administratives, qui m’ont infligé des traumatismes supplémentaires», soupire cette diplômée de l’Université de Neuchâtel, détentrice d’un master en sciences sociales.
Pour comprendre son histoire, il faut d’abord rencontrer son couple. «Avec mon mari, nous sommes très famille, c’est notre raison de vivre.» Elle rencontre Feruzi en 2019. Le ménage s’agrandit en 2020, puis en 2024. «Début 2026, je soupçonne très vite d’être de nouveau enceinte. C’était prévu, notre joie est donc immense.»
Juste avant les 3 mois, une première échographie leur fait entendre le cœur du fœtus. «Après le deuxième contrôle, à environ 14 semaines, normalement, les risques principaux sont derrière. En rentrant, je place la photo du bébé sur le frigo, je me projette naïvement. Nous lui faisons une assurance prénatale, tout devient concret.»
Le rendez-vous suivant est fixé à la fin de la 18e semaine, à Estavayer-le-Lac (VD), un mardi. «Nous nous réjouissons alors de connaître son sexe. J’en suis persuadée: ce sera un garçon. Et là, à l’écran, pas de doute: j’avais raison! Pendant quelques secondes, je l’imagine ressemblant à son père et à son petit frère. Je suis heureuse.»
Un premier petit nuage vient troubler son ciel. «Je ne le remarque pas de suite, mais mon gynéco est soudainement calme. Il voit de l’eau à différents endroits du corps. Il appelle tout de suite un confrère. Je me souviens peu de ses mots, mais je retiens sa manière très juste et douce de nous parler.»
Ledit confrère les accueille – Feruzi et les petits sont là aussi – à Yverdon (VD) une demi-heure plus tard. «Je me demande en boucle: de quoi peut-il bien souffrir?» Le diagnostic tombe: hydrops fœtal, une maladie aux causes inconnues. «Du liquide s’est accumulé dans ses organes. C’est très flou dans ma tête, mais je comprends l’essentiel: je sens ses coups de pied, mais mon enfant est condamné. A 15h, j’étais contente de le voir, à 16 h 30 j’apprends qu’il va mourir dans les prochaines semaines.»
Quatorze jours après, «toute la petite tribu» se rend à l’Hôpital de l’Ile à Berne pour obtenir une deuxième opinion, encore un mardi. «Durant ces quelques jours, je ne vais pas bien. Je fais de la tachycardie, mes jambes sont si lourdes que je ne peux plus marcher, mon ventre grossit à vue d’œil, comme si j’étais à 8 mois...»
Le professeur pose sa sonde. «Il me glisse: 'Vous voyez, là, normalement, il y a le cœur...' Et je finis sa phrase: 'Mais il a cessé de battre.'» Il m’explique encore que je suis atteinte du syndrome miroir. Mon corps imite les symptômes de mon bébé. Je suis en danger et je dois accoucher rapidement. Ce sera le lendemain.»
Un mini-être humain
Déjà un nouvel ouragan émotionnel guette. «Avant de rentrer, je reçois des formulaires des pompes funèbres. Je découvre encore un autre critère administratif. A partir de 22 semaines révolues ou de 500 grammes (ndlr: seuil de viabilité fœtale selon l’Organisation mondiale de la santé), l’enfant mort-né doit obligatoirement être annoncé à l’état civil et bénéficier d’un service funéraire. Or nous sommes tout juste avant la fin de la 21e semaine et je ne sais donc pas si je vais pouvoir avoir une tombe nominative pour mon fils parce que je ne connais pas encore son poids.»
Retour à l’Hôpital de l’Ile. «Mon état général empire, ma thyroïde dysfonctionne. A 20 h, je prends le médicament pour déclencher. Grâce à l’accompagnement exceptionnel et doux de la sage-femme, je ne le vis pas mal. Kali naît à 3 h 08. C’est un mini-être humain, il fait 25 cm et pèse 710 grammes. C’est un soulagement, il fait plus de 500 grammes, il sera légalement reconnu comme notre enfant et officiellement inscrit dans le livret de famille.»
Un nombre grandissant de pays garantissent un congé payé après une perte involontaire de grossesse. Par exemple, depuis 2025, en Allemagne, si elle intervient entre la 13e et la 20e semaine, un congé maternité d’une durée de deux à huit semaines est accordé. Depuis 2026, en Irlande du Nord, les deux parents ont droit à deux semaines en cas de fausse couche peu importe le stade de la grossesse.
Pour les Indiennes victimes de cette bouleversante expérience, c’est six semaines depuis 1961. En Suisse, comme le démontre l’histoire de Julia, si l’interruption involontaire de grossesse a lieu avant 23 semaines complètes, il faut demander un certificat médical pour ne pas devoir retourner au travail dès le lendemain. «Or la grossesse n’est pas une maladie, souligne Sandrine Limat Nobile, de l’association romande Adessia, qui accompagne les familles touchées par un décès périnatal depuis trente ans. Stigmatiser ainsi ces femmes complique leur processus de deuil et tend à accentuer une culpabilité qui est souvent déjà présente.»
Un motif de réjouissance pour la psychologue s’annonce toutefois à l’horizon. Dès le 1er juillet 2027, le père ou l’épouse de la mère pourra bénéficier du congé parental si l’enfant est mort-né ou s’il décède dans les 14 jours suivant sa naissance.
Un nombre grandissant de pays garantissent un congé payé après une perte involontaire de grossesse. Par exemple, depuis 2025, en Allemagne, si elle intervient entre la 13e et la 20e semaine, un congé maternité d’une durée de deux à huit semaines est accordé. Depuis 2026, en Irlande du Nord, les deux parents ont droit à deux semaines en cas de fausse couche peu importe le stade de la grossesse.
Pour les Indiennes victimes de cette bouleversante expérience, c’est six semaines depuis 1961. En Suisse, comme le démontre l’histoire de Julia, si l’interruption involontaire de grossesse a lieu avant 23 semaines complètes, il faut demander un certificat médical pour ne pas devoir retourner au travail dès le lendemain. «Or la grossesse n’est pas une maladie, souligne Sandrine Limat Nobile, de l’association romande Adessia, qui accompagne les familles touchées par un décès périnatal depuis trente ans. Stigmatiser ainsi ces femmes complique leur processus de deuil et tend à accentuer une culpabilité qui est souvent déjà présente.»
Un motif de réjouissance pour la psychologue s’annonce toutefois à l’horizon. Dès le 1er juillet 2027, le père ou l’épouse de la mère pourra bénéficier du congé parental si l’enfant est mort-né ou s’il décède dans les 14 jours suivant sa naissance.
Julia restera trois jours en observation et pourra le revoir. «A l’Ile, tu peux décider de ne plus jamais rencontrer ton enfant ou tu peux aller dans la chambre Arc-en-ciel, une pièce où il y a les frigos mortuaires derrière une armoire. La première fois que tu les vois, comme dans un film, ça te marque à vie. Mais c’est un lieu où tu peux être en paix et vivre tes émotions. Je m’y suis rendue au moins une fois par jour.»
Pour lui dire au revoir. «Il y a des fauteuils, des bougies, un livre dans lequel tu peux écrire. Un petit lit sur roulettes, aussi. Tu peux te balader avec ton bébé, tu peux sortir. Moi, je le prends seulement dans les bras, je lui parle, j’ai besoin de vivre des moments avec Kali. Je sais que ce seront mes seuls souvenirs avec lui. Il est décédé, mais je reste sa maman. Fermer ce frigo et quitter la maternité sans bébé, c’est une torture.»
Début juin, son assurance maladie, dont elle souhaite taire le nom, maintient dans deux messages que les frais médicaux liés à sa grossesse ne sont pas exemptés du paiement de la franchise et de la quote-part puisque l’accouchement a eu lieu avant cette fameuse 23e semaine. «Je pleure, encore et encore. En quelques clics, je réalise que leur prise de position est contraire à une directive de l’Office fédéral de la santé publique de 2018.» Après s’être battue, Julia finira par faire valoir ses droits.
Ce seuil des 23 semaines la hante. «A cause de cette limite, nous n’avons pas non plus touché l’allocation de naissance cantonale (ndlr: de 1500 francs), alors qu’un enterrement a un coût. Ma maternité n’est pas reconnue. Or être mère ne se résume pas à la présence d’un enfant vivant, elle englobe la grossesse, l’accouchement, dont il faut se remettre, l’anticipation de toute une vie et, dans certains cas, le deuil.»
Cet article a été publié initialement dans le n°39 de «L'illustré», paru en kiosque le 24 septembre 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°39 de «L'illustré», paru en kiosque le 24 septembre 2026.