«Les résultats sont très prometteurs!»
Il soigne les grands brûlés du CHUV avec de la peau de cabillaud

Depuis le drame de Crans-Montana, Anthony de Buys Roessingh œuvre au sein du CHUV pour sauver les jeunes victimes. Des résultats extraordinaires ont été obtenus grâce à la peau de cabillaud.
1/2
«Pouvoir compter sur une découverte aussi prometteuse nous aide à tenir bon», souligne le Pr. de Buys.
Photo: Kerecis
Capture d’écran 2024-09-17 à 11.24.33.png
Ellen De MeesterJournaliste Blick

Appelé en urgence aux aurores du 1er janvier, Anthony de Buys Roessingh, responsable de la chirurgie plastique pédiatrique et coordinateur de la filière brûlés du CHUV, ne s'arrête plus. Depuis le drame de Crans-Montana, le spécialiste enchaîne les opérations, aux côtés de toutes les équipes locales, pour sauver les jeunes victimes du tragique incendie.

Les heures tournent, les prises en charge se poursuivent et, au terme de journées achevées aux alentours de 23h, les pensées du médecin continuent de tourner à toute allure: «Au moment de me coucher, je réfléchis déjà aux opérations du lendemain, aux meilleurs traitements à appliquer aux patients, et ceci jour après jour», nous confie-t-il.

Ce qui l'aide à tenir, dans de telles conditions? Les résultats prometteurs obtenus grâce à la peau de cabillaud. La technique est utilisée au sein du CHUV depuis quelques années déjà, pour soigner des plaies profondes chez des enfants, ainsi que des cas de brûlures chez quelques patients adultes. Une recherche axée sur les grands brûlés est actuellement en cours d’élaboration, tandis qu'une étude prospective détaillant les effets et le suivi strict de cette technique doit commencer ce printemps.

Le timing est frappant, puisque le contrat de collaboration entre le CHUV et l'entreprise produisant les peaux de poissons a été signé le 23 décembre 2025, quelques jours seulement avant l'incendie. La méthode commençait donc tout juste à émerger pour les patients brûlés, lorsque le drame du 1er janvier l'a propulsée sur le devant de la scène, comme traitement complémentaire d’urgence au centre romand des brûlés. Avec enthousiasme, le professeur de Buys nous raconte le processus.

Professeur de Buys, comment avez-vous découvert les bienfaits de la peau de cabillaud dans le traitement des plaies?
Voilà plusieurs années que l’entreprise islandaise Kerecis récupère la peau de cabillaud pour créer un tissu très fin permettant de traiter les plaies. Constituée d’écailles d’un côté et de derme de l’autre, cette peau est nettoyée, préparée et placée dans des sachets stériles, avant d’être livrée dans plusieurs tailles aux chirurgiens. Cette peau étant lyophilisée, elle peut être immergée dans de l’eau et ainsi devenir suffisamment souple pour être appliquée sur des plaies et des brûlures. J'ai contacté la firme il y a 3 ans, espérant pouvoir utiliser cette peau dans le traitement d’enfants victimes d’accidents et souffrant de plaies profondes. Andréa, la représentante de l'entreprise, m’a rejoint à Lausanne pour les premiers soins des enfants et pour nous aider à l'appliquer correctement.

Et cela a fonctionné dès le départ?
Oui, nos premiers essais se sont révélés très prometteurs. Le premier enfant que nous avons traité souffrait d'une plaie profonde du scalp à la suite d'une infection, avec de l'os à nu. En cinq ou six semaines, la peau s'est complètement refermée. Il n’a pas été nécessaire de réaliser une greffe de peau autologue, donc appartenant au patient lui-même, par-dessus: la peau de cabillaud s’est avérée suffisante pour fermer totalement la plaie.

Et ensuite, vous avez eu l'idée d'appliquer la même technique aux brûlures graves?
Sur un total de 27 opérations chez des enfants, nous n’avons jamais vu le moindre cas de rejet ou de réaction allergique. J’ai donc proposé de créer un programme destiné aux grands brûlés et établi un contrat entre Kerecis et le CHUV. Celui-ci implique mes collègues du service de chirurgie plastique adulte, qui traitent des patients le plus souvent gravement brûlés, ainsi que l'équipe des soins intensifs, pour assurer une bonne coordination. Le contrat a été finalisé le 23 décembre 2025 avec la direction du CHUV. Comme il s’agissait d’un travail prospectif, le programme ne devait commencer qu’au printemps 2026, car un certain nombre de processus, dont l'obtention de la permission du comité d'éthique, doivent être établis avant le début de la recherche. Lorsqu'on réalise une étude prospective, tout le suivi et les contrôles sont définitifs. On ne peut plus y déroger.

Contenu tiers
Pour afficher les contenus de prestataires tiers (Twitter, Instagram), vous devez autoriser tous les cookies et le partage de données avec ces prestataires externes.

Puis est arrivé le 1er janvier... le timing est incroyable! Et vous avez quand même pu utiliser ces traitements, même si le programme n'avait pas encore commencé?
Oui, l'utilisation des peaux de cabillaud avant le printemps correspond à un usage compassionnel, au vu de la situation exceptionnelle survenue à Crans-Montana. Le 3 janvier, à la suite du drame, l'entreprise islandaise m'a contacté pour me proposer de nous fournir les peaux en urgence. Ils ont affrété un avion et expédié une grande quantité de tissus en Suisse, offerts gracieusement pour les jeunes victimes de l'incendie. Afin de couvrir les brûlures graves et étendues, les peaux de poisson mesurant 7 centimètres sur 20 peuvent être agrandies au moyen de petits trous, afin d'étendre la surface du tissu. Cela permet de recouvrir davantage de surface de peau brûlée.

«
La peau de poisson fait office d'échafaudage, en attendant que la peau humaine ait le temps de se régénérer. 
Pr. Anthony de Buys Roessingh, médecin chef au Service de chirurgie de l’enfant et de l’adolescent du CHUV
»

Quels ont été les résultats, depuis début janvier?
Cela fait 32 jours qu’on se bat pour ces enfants, avec des résultats souvent très prometteurs. Lorsqu'un jeune patient arrive avec des brûlures profondes et étendues, il faut d'abord le stabiliser durant les premiers jours. Puis, on enlève la peau morte, avant de recouvrir les plaies au plus vite, notamment pour protéger la personne des pertes d'eau et de sels minéraux, tout en diminuant les risques infectieux. Quand la brûlure s'étend sur plus de 30% de la surface corporelle, les greffes réalisées à partir de la peau saine du patient lui-même ne suffisent pas. On peut, au sein de notre laboratoire du CHUV, mettre la peau du patient en culture, afin de créer des feuillets de cellules autologues. Mais ce processus requiert une vingtaine de jours. Il faut donc trouver d'autres techniques, dans l'intervalle, pour couvrir la peau ou la fermer. C'est là que la peau de poisson devient très intéressante: elle fait office d'échafaudage, en attendant que la peau humaine ait le temps de se régénérer. Ou alors, parfois, elle devient une couverture complète en s'intégrant totalement dans les plaies.

Car l'idée est de réaliser ensuite une greffe de peau humaine par-dessus cet échafaudage?
Oui, mais on constate que ce n'est pas toujours nécessaire! Parfois, la pose du cabillaud permet la fermeture de la peau sans autre traitement, et parfois il est nécessaire de réaliser une greffe de peau du patient ou de cellules autologues de cultures sur le cabillaud. L'essentiel est de bien suivre le patient et d'avoir la chance de disposer de différentes techniques classiques, innovatrices ou de haute technologie, comme celle des cultures de cellules au CHUV.

Vous disposez donc de plusieurs solutions différentes pour recouvrir les brûlures, selon les cas.
C'est effectivement la multiplication des techniques qui permet de sauver les gens, car cela nous aide à gagner du temps: plus on attend, plus le risque d’infections augmente. Et dès que les brûlures s'étendent sur plus de 30% du corps, les risques sont immenses. Il faut ainsi avoir plusieurs techniques à disposition pour agir rapidement et sauver les patients.

Pourquoi la peau du cabillaud est-elle si bénéfique?
La structure de la peau de cabillaud est très similaire à celle des humains. On pense aussi que la richesse en Oméga-3 accélère la cicatrisation. Et comme il s'agit d'un poisson d'eau froide, le risque d'infection et de virus est moindre. On peut parler de «neo-derme», une sorte de pansement vivant qui permet de couvrir et fermer la peau. Et il semble que la prise fonctionne le mieux sur les zones où la peau est épaisse, comme le dos et les membres inférieurs. Mais on manque encore de recul pour l'affirmer de manière catégorique.

Qu'espérez-vous pouvoir atteindre, à long terme, grâce à cette technique?
Il s'agit d'un produit nouveau pour nous et l'on manque encore de données sur la réaction de la peau à long terme. C’est pour cela que nous avons mis en place une étude sur les années à venir pour étudier l’efficacité et la sécurité de cette peau de cabillaud.

Comment vous sentez-vous, en observant les effets d'une telle découverte en pleine situation de crise?
C’est très motivant. Si tout va bien, les patients pourront guérir plus rapidement avec un séjour raccourci aux soins intensifs et surtout moins de peau à prélever chez les jeunes patients. Donc, moins de cicatrices. On arrive à agir très vite en combinant des thérapies pour augmenter les chances de les sauver. Il faut évidemment apprendre à utiliser ces techniques et former les équipes qui sont très motivées. Mais au coeur de cette situation de crise, le fait de pouvoir compter sur une utilisation aussi prometteuse nous aide à tenir bon.

Articles les plus lus