C'est une affaire qui a fait grand bruit. Pendant 30 ans, l'Argovien Ueli T.* a travaillé chez les CFF. Entre 2007 et 2024, il a détourné près de neuf millions de francs, des faits qu’il a reconnus auprès de Blick. Reste une question centrale: comment une telle fraude a-t-elle pu durer 17 ans sans être détectée?
«Cela ne m’étonne pas qu’il s’agisse, une fois encore, d’un cadre», explique Otto Hostettler, journaliste au «Beobachter», qui enquête depuis des années sur les délits d'ordre financier. Les grandes affaires de fraude le montrent: les auteurs sont le plus souvent des personnes occupant des fonctions dirigeantes.
Les employés des CFF ont d’ailleurs été régulièrement mis en cause. En 2018, une enquête se penchant sur de possibles subventions indûment perçues au sein de la police des transports. En 2024, l’ancien patron de la filiale de restauration Elvetino avait été inculpé pour s’être pour avoir puisé allègrement dans les caisses de l’entreprise. Et entre 2022 et 2025, trois responsables de chantiers des CFF, en lien avec des entrepreneurs, auraient quant à eux détourné environ 3,2 millions de francs sur plusieurs années, au moyen de factures fictives ou via des surfacturations.
Le problème, selon Otto Hostettler, tient au profil des collaborateurs incriminés. «Ils sont souvent charismatiques, avenants et efficaces. Autant de qualités appréciées dans le monde de l'entreprise et, dans la plupart des cas, positives.» Mais à partir d’un certain niveau hiérarchique, ces personnes sont de moins en moins remises en cause. «Une culture du regard détourné s’installe. Les contrôles deviennent lacunaires et les fraudeurs économiques ont pour ainsi dire le champ libre.»
«Crime en col blanc»
Selon Ueli T., cette escroquerie aurait débuté à la suite de «difficultés financières», dont il n'a pas souhaité préciser les causes auprès de Blick. Le Ministère public de la Confédération a ouvert une enquête à son encontre, notamment pour fraude, faux dans les titres et blanchiment d’argent. En s'appuyant sur d'autres personnes et d'autres sociétés, il aurait fait régler de nombreuses factures pour des prestations jamais fournies. Certaines d'entre elles auraient même été établies directement par ses soins.
Lorsque des cadres fraudent leur propre entreprise, on entre dans le registre de la criminalité en col blanc. «Il ne s’agit pas de délits commis par des gangsters de l’ombre, mais par des dirigeants en costume, au col blanc», explique Otto Hostettler. Ces derniers falsifient par exemple la comptabilité, exploitent des informations privilégiées ou détournent des fonds.
Ueli T. aurait notamment utilisé l’argent issu de ses activités illicites pour acheter un véhicule privé. Dans la décision de la Cour des plaintes du Tribunal pénal fédéral, il est indiqué qu’Ueli T. aurait causé un préjudice d’environ neuf millions de francs en faisant preuve de gestion déloyale et en commettant d’autres infractions.
Plus inquiétant encore, des études montrent qu’un tiers des grandes entreprises sont concernées par ce type de délits. «Mais pour des raisons de réputation, beaucoup hésitent à porter plainte. Une procédure judiciaire attirerait l’attention du public sur l’entreprise», souligne Otto Hostettler. Par conséquent, ces affaires sont le plus souvent réglées en interne, en se basant exclusivement sur le droit du travail.
Les CFF ont-ils tiré toutes les leçons?
Dans cette affaire, les CFF ont eux-mêmes dénoncé Ueli T. auprès du Ministère public de la Confédération. Deux mois plus tard, le 20 novembre 2024, il a été arrêté et licencié dans la foulée.
Interrogé par Blick, le porte-parole des CFF Moritz Weisskopf explique: «Malgré tous les efforts et les mesures mises en place, avec près de 35’000 collaborateurs, des manquements ne peuvent jamais être totalement exclus. Qu’un cas d’une telle gravité soit resté si longtemps inaperçu est toutefois extrêmement choquant pour nous aussi.»
Moritz Weisskopf précise encore: «Malgré l’existence de mécanismes de contrôle, ceux-ci ont pu être contournés en raison d’une énergie criminelle suffisante. Nous en avons tiré les leçons et, comme c’est l’usage en cas de manquements, nous avons examiné les failles potentielles et introduit des mesures d’amélioration, afin qu’un cas aussi grave ne puisse plus se reproduire.»
A terme, un procès devrait se tenir et faire toute la lumière sur cette incroyable affaire. André Kuhn, avocat spécialiste en droit pénal à Aarau estime que «en cas de condamnation, il faut s’attendre à une peine privative de liberté pouvant aller jusqu’à dix ans».
* Nom modifié